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Pour une pragmatique des flux

par Paul Mathias  Du même auteur

      Peter Lunenfeld  Du même auteur

Mais pour n’être pas naïvement futuriste, il importe de relever et de corriger une tendance très commune quoique contradictoire, qui consiste à anticiper parfois l’advenir utopique d’une culture post-humaine, et à s’effrayer souvent d’une chute apocalyptique de l’humanité dans les abîmes de l’enfer technologique. Promesses intenables d’un futur inabouti, terreur paralysante d’un présent fantasmatique, tout cela se coagule sous l’effet de la crainte d’une omnipotence immaîtrisée – personnifiée par « h.a.l » dans 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick – ou d’une aliénation technologique immaîtrisable – témoin la panique engendrée par le prétendu « virus de l’an 2000 ». En deçà donc des pratiques culturelles de « téléchargement » et de « téléversement » s’exercent des tensions idéologiques dont les effets peuvent autant susciter une forme d’émerveillement pour la singularité technologique de notre présent, qu’inciter à prendre garde de ne pas se rendre indigne des possibilités dont il est fécond. Dilemme qui tourne autour de quelques questions de bon sens : Quel est l’horizon de toute cette situation ? À quoi bon hériter d’une machine de rêve si ce n’est pour créer des choses exceptionnelles ? Son but ne devrait-il pas être d’engendrer une culture numérique dont nous pourrions défendre la dignité en montrant que par nature elle est féconde non seulement de ses prouesses technologiques, mais aussi de ses contenus et de son sens ?

Les pratiques de téléchargement sont souvent machinales et provoquent un sentiment de malaise qui se dissimule sous les traits d’une sorte de frénétique suractivité. D’où l’idée de « téléchargement réfléchi », qui tendrait à nous distraire de notre endémique « interpassivité » réticulaire. Les routines de notre vie quotidienne sont trop diverses et complexes pour nous permettre d’y porter une attention constante et soutenue, à quoi nous substituons naturellement des réponses automatiques et des habitudes comportementales. Il y a cependant des moments où notre attention est requise et devrait être pleinement mobilisée, moments que l’on qualifiera de « réfléchis ». Or la réflexion n’est pas tant une caractéristique naturelle qu’une aptitude acquise à faire face au monde et à ses exigences, et la rigueur en est un moment extrême – d’où l’on peut conclure que le téléchargement de grilles sportives, de feuilles comptables, ou des nouvelles de la vie privée des stars ne constitue nullement l’idéal d’une utopie informationnelle !

Prétendre cependant que le téléchargement est mauvais par nature, et bon par nature le téléversement, c’est tout simplement absurde. Il s’agit en vérité de deux syndromes complémentaires, qui ne fonctionnent efficacement qu’une fois équilibrés. Le secret serait d’adopter une attitude réfléchie dans sa consommation culturelle – ses téléchargements -, et d’avoir des objectifs sensés dans sa propre production culturelle – ses téléversements. L’une et l’autre choses constituent pour ainsi dire deux syndromes permettant de maximiser son potentiel humain. Il est évidemment de plus en plus facile et de moins en moins onéreux de pratiquer le téléchargement, d’autant que d’abondantes sources d’informations ou de loisirs sont désormais mises à la disposition de chacun. Si le baladeur a pu autrefois transformer notre rapport aux technologies personnelles, faisant de nous les orchestrateurs – mais non les créateurs – de nos goûts musicaux ; les appareils contemporains – iPod, clés usb, etc. – sont en train de transformer notre rapport à l’archivage intellectuel de la musique, faisant de chacun de nous non seulement un orchestrateur, mais aussi un transformateur de la musique dont il dispose. La wifi et l’ouverture qu’elle offre sur la Toile, les organiseurs personnels équipés d’antennes gps, tout cela produit les mêmes effets, dans les domaines de l’information, de la communication, et de l’occupation de l’habitat humain. Couches complémentaires de l’ère du Web 2.0, elles sont le fait d’usagers qui sont simultanément les co-opérateurs d’une croissance commune. Et tout ce système est fondamentalement inachevé, conçu pour être modifié comme une « version bêta » de logiciel, et se développer par la vertu d’une perpétuelle « remixabilité ».

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