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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

Le Prométhée enchaîné d’Eschyle s’ouvre sur l’exhortation de Pouvoir (Kratos) à Héphaïstos, le métallurgiste, pour qu’il fasse son métier et utilise son savoir :

« Nous voici arrivés sur le sol d’une contrée lointaine, au pays des Scythes, en un désert sans humains. C’est à toi, Héphaistos, d’exécuter les ordres que t’a donnés ton père, d’enchaîner ce scélérat sur des roches escarpées dans d’infrangibles entraves et liens d’acier[1]. » « liens d’acier » : chaînes adamantines.

Héphaïstos, ami de Prométhée, doit céder à Kratos contre son gré, tout comme Prométhée doit céder au métal puisque les chaînes forgées par Héphaïstos sont en effet adamantines, du grec adamantinos qui qualifie le métal le plus fort, comme l’acier ou le fer. Le « malfaiteur » se débat violemment contre ses chaînes, mais sa chair douce et diaprée ne fait pas le poids contre le métal, dur et résistant.

Le choix par Eschyle du métal comme métaphore d’une solidité impassible nous est familier et il a survécu à l’âge de fer de la Grèce ancienne : la chaîne adamantine prend maintenant place aux côtés de la cage de fer, de la volonté de fer, du regard d’acier, etc. Personne ne choisirait le métal comme exemple de matérialité vitale. Personne, sauf Deleuze et Guattari. L’objet de cet article est d’essayer de résoudre le mystère de leur choix si singulier d’un minéral – au lieu d’un homme, d’une femme, d’un animal ou même d’une plante – pour exprimer la puissance immanente, l’itinérance, la productivité pure de toute matière[2]. Si la matérialité est une activité, alors peut-être, un matérialisme vitaliste exige-t-il « l’idée prodigieuse d’une Vie Non-organique »[3].

Je commencerai par essayer d’expliquer l’affirmation faussement simple selon laquelle l’activité et non pas la passivité ou l’inertie est « l’essence vague » de la matière[4]. Je prêterai une attention particulière à l’effort de Deleuze et Guattari pour distinguer deux types d’activité matérielle ou de mobilité. Le premier type est celui de la mobilité d’entités-choses en mouvement dans l’espace, d’une activité au sens d’un matérialisme des corps-en-mouvement, corps qui quittent une place pour en occuper une autre, comme chez Hobbes. Il s’agit ici de l’activité de corps relativement stables et formés. Le deuxième type d’activité concerne en revanche le pouvoir d’auto-composition, une vitalité de vibration qui précède nécessairement la formation d’un corps. C’est l’activité des intensités, plutôt que celle des choses étendues dans l’espace, l’activité de la matière « virtuelle ». Mon effort pour comprendre dans quel sens le métal peut être un exemple de ces deux types d’activités me conduira à approfondir les références trop brèves de Deleuze et Guattari à la science pratique de la métallurgie. Je terminerai par une discussion du matérialisme vital et de l’aide qu’il peut nous offrir pour repenser les concepts de « l’agir » et de la « structure ».

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