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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

La matière en mouvement

Dans une courte section de Mille plateaux, intitulée « Proposition viii : la métallurgie constitue par elle-même un flux qui concourt nécessairement avec le nomadisme », Deleuze et Guattari proposent le concept d’une matière qui, contrairement aux figures de l’inerte, du cru, de la matière brute, est active, animée et frémissante. Cette matérialité a le pouvoir de se composer dans des agencements fonctionnels, parfois avec un degré tel d’imprévisibilité qu’il ne serait pas excessif de le qualifier de liberté, de réponse intelligente plutôt que de réaction mécanique. Cette « matière-mouvement, matière-énergie, matière-flux »[5] exprime « un vitalisme matériel qui, sans doute, existe partout, mais ordinairement caché ou recouvert, rendu méconnaissable, dissocié par le modèle hylémorphique. »[6]

Par « modèle hylémorphique », Deleuze et Guattari entendent un modèle de changement où les matérialités (des différents degrés de plasticité) reçoivent une « forme » de l’extérieur. Le modèle hylémorphique pose une forme détachable de la matière, alors que Deleuze et Guattari pensent une matérialité créatrice, intrinsèquement capable de s’auto-organiser et de répondre de manière variable et imprévisible aux événements. Le modèle hylémorphique imagine une matérialité homogène et définie par des lois, alors que Deleuze et Guattari affirment un jeu différentiel de la matière-flux. Ils essayent de briser, ou du moins d’assouplir, la chaîne d’équivalences qui unit la matérialité à l’idée d’une choséité stable. En effet, Mille plateaux abonde en descriptions de matériaux qui se donnent forme de l’intérieur et qui sont en constant mouvement : le vent qui tourbillonne, le chant des oiseaux, les mouvements des nomades, les fourmillements d’insectes, la dérive des plateaux géologiques. Ces exemples, de même que le vocabulaire et la syntaxe qu’ils inventent (parfois avec succès, parfois moins) pour évoquer chez les lecteurs l’expérience du devenir, mettent en cause l’assomption d’une matérialité qui gravite vers des formes stables et fixes.

Comment Deleuze et Guattari expliquent-ils le fait que ce que nous rencontrons d’habitude a l’apparence d’un monde d’objets solides - En faisant appel à une sorte de théorie de la relativité : les rochers, les tables, les archétypes, les rituels qui nous réconfortent sont redécrits comme des matériaux mobiles et hétérogènes dont le débit de changement interne et la vitesse extérieure sont lents comparés à la durée et à la vélocité des corps humains qui les perçoivent. Les « objets » sont des matérialités mobiles qui vieillissent plus lentement que nous, qui s’altèrent à une échelle inférieure au seuil de la perception humaine.

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