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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

En insistant sur l’activité et la mobilité de la matière, Deleuze et Guattari ne répètent pas simplement l’argument familier de l’historicité des objets. Ce qu’ils s’efforcent de penser ne se limite pas au fait évident que les objets et les pratiques (physiques et symboliques) changent au cours du temps, qu’ils se désintègrent et sont réincorporés dans des rapports nouveaux avec de nouvelles choses. Ils affirment plutôt ce que Latham et McCormack ont appelé la qualité « d’émergence processuelle » de la matière elle-même, ou ce que Brian Massumi a décrit comme « la foule pressante des jaillissements et tendances » qu’est la matière même[7]. Ils s’efforcent d’avancer l’idée difficile d’une matérialité qui est elle-même multiple, toujours hétérogène, une matérialité comme intensité différentielle.

La mobilité des intensités

Pour Deleuze et Guattari, il n’y a aucun point matériel de pure immobilité, mais seulement des moments de relatif repos, et cela parce qu’il n’y a aucun atome indivisible qui ne serait pas en lui-même déjà une multiplicité – un agencement ou un assemblage des différentes forces, énergies, affects. Deleuze et Guattari, donc, n’affirment pas seulement la mobilité dynamique entre les corps, mais aussi le frémissement vibratoire à l’intérieur de tout agencement. Bien entendu, les entités formées (la matière avec un débit relativement lent de changement) se déplacent dans l’espace. Mais il y a aussi, à l’intérieur de chaque corps, toutes sortes de virtualités frémissantes, bouillonnantes, palpitantes.

Michel Foucault a peut-être aussi cherché à souligner cette intensité vibratoire en parlant de la dimension « incorporelle » des corps, d’une tension tremblante qui n’est pas représentable à l’intérieur du cadre philosophique des « corps-dans-l’espace » et qui reste impensable quand on envisage la matière comme pure extension. Dans « Theatrum Philosophicum », Foucault introduit la notion d’incorporel en rappelant l’idée épicurienne des simulacres, ces minces pellicules qui se détachent des primordia et qui sont continuellement réabsorbées par les composantes plus épaisses et plus lentes des corps. Ce sont les simulacres, et non pas les objets dans leur totalité, qui stimulent la perception, puisque ce sont ces émissions mobiles qui frappent notre système perceptif en nous informant de la présence d’un dehors. Les simulacres, écrit Foucault, sont un étrange type de matière : toute surface et sans profondeur ; des émissions qui « s’élèvent comme des lambeaux de brume », une matérialité qui « dissipe la densité de la matière »[8]. Foucault les appelle incorporels parce qu’ils ne sont pas exactement des corps discrets ou substantiels, mais aussi parce qu’ils ont une activité mobile qui reste immanente au monde matériel.

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