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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

Il est difficile, en effet, de penser une matérialité qui ne soit pas une extension dans l’espace, difficile d’envisager la notion d’une incorporalité ou d’intensités différentielles. Une des raisons de cette difficulté est que, pour vivre, les humains doivent interpréter le monde de manière réductrice, comme une série de corps fixes. Une autre raison est le rôle rhétorique que joue le mot « matériel ». Comme substantif et comme adjectif, le mot « matériel » est souvent utilisé pour invoquer une réalité ultime, stable, intouchable, en opposition à toute affirmation qu’on considère comme utopique ou hors de portée. Dans les sciences humaines et sociales, par exemple, la référence aux « intérêts matériels » a toujours la fonction rhétorique de blâmer les abstractions vides ou les affirmations naïves de la théorie et de leur offrir une alternative positive. L’association de la matérialité avec un fondement solide – avec ce qui est vraiment réel, avec les structures adamantines de l’économie plutôt qu’avec l’éther des idées – a été, bien entendu, centrale dans le matérialisme historique de Marx. Comme le remarque Ben Anderson, il y a une longue tradition « d’études structuralistes et matérialistes qui envisage “le matériel” comme le fondement prédiscursif qui précède et détermine, en “dernière instance”, le domaine de la culture »[9]. D’un point de vue deleuzien, cette tradition exagère la solidité de la matière et en cache l’hétérogénéité et la vitalité internes.

Le métal d’Héphaïstos

Eschyle décrit le métal d’Héphaïstos comme une substance fixe et non pas comme un matériau vital, comme une unité et non pas comme une multiplicité. La force des chaînes de Prométhée est due à l’homogénéité du matériel. Le métal est présenté comme n’ayant aucune différence interne, sans variations de texture, sans la malléabilité que Prométhée aurait pu utiliser pour les briser. Les chaînes sont adamantines – immobiles, impénétrables – parce que leur matière ne varie ni en surface ni en profondeur.

Néanmoins, ceci ne semble pas une bonne description de la micro-structure physique du métal qui consiste en cristaux de forme irrégulière qui n’ont pas d’unité sans pli. L’historien des sciences Cyril Smith la décrit ainsi : « Les métaux, comme presque toutes les autres substances inorganiques, sont de nature polycristalline, c’est-à-dire qu’ils consistent en un amas de cristaux rassemblés qui remplissent l’espace. La forme de ces cristaux n’est pas celle d’une magnifique gemme […] les surfaces sont courbées parce que chaque cristal interfère avec la croissance des autres et l’interface détermine la forme bien plus que ne le fait la structure interne… Ils ne sont pas des polyèdres à faces planes mais ils diffèrent en forme et en taille ; la seule uniformité se trouve dans les angles où les faces se rencontrent pour former les bords[10]. » Les graines cristallines du fer, par exemple, ont une grande variété de forme et de taille, qui dépend de la pression de remplissement de l’espace de leurs voisines[11]. Même si les atomes dans chaque graine sont disposés de manière régulière, il y a des imperfections dans les rangements et en particulier la présence d’atomes desserrés à l’interface des graines. Ces atomes n’appartiennent à proprement parler à aucune des graines et rendent poreuses les frontières de chaque graine : une graine de fer n’est pas « une entité enveloppée comme une graine de blé »[12]. La conséquence est que, même si elle est cristalline, la structure interne du métal est un espace perméable ; elle comporte des espaces inter-cristallins et ces vides sont « souvent aussi importants que l’atome » dans la détermination des propriétés d’un métal[13]. C’est cette hétérogénéité du métal que la métallurgie exploite quand, par exemple, elle emploie la chaleur pour transformer le fer en acier.

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