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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

On peut voir une vitalité métallique dans ces frémissements d’atomes libres aux bords des graines d’une structure polycristalline. Manuel De Landa souligne un autre exemple de vitalité quand il remarque que la dynamique des fissures internes à un métal est complexe. Ces fissures sont aussi dues à « des défauts dans les cristaux qui le composent ». Il se trouve que la durabilité d’un métal est en proportion inverse à la résistance interne qu’il offre au mouvement d’une fissure : « si les populations sur ces lignes sont libres de se mouvoir dans un matériel, elles lui donneront la capacité de se plier sans se casser, c’est-à-dire que le matériel sera résistant. Si, en revanche, les mouvements de dislocation sont restreints, le matériel sera plus fragile[14]. » En outre il faut remarquer, et c’est le point important pour De Landa, que le comportement de ces fissures n’est pas déterministe, ou du moins n’est pas complètement prévisible. La ligne de développement d’une fissure répond davantage à une causalité émergente, où les graines répondent en temps réel aux mouvements idiosyncrasiques de leurs voisines, et ensuite aux réponses à leurs réponses, et ainsi de suite en spirale.

Avec les théoriciens de la complexité comme Ilya Prigogine et d’autres, Deleuze et Guattari affirment l’existence d’un devenir naturel et créatif, voire intelligent, plutôt qu’un mécanisme qui maintiendrait l’équilibre. Même si la plupart du temps le processus d’autocomposition des matériaux est régulier et prévisible, parfois la rencontre d’intensités différentes produit des lignes mobiles imprévisibles ou des courants d’énergie.

Deleuze et Guattari font peut-être signe vers cette dimension de libre jeu avec leur oxymore d’un « esprit du corps » matériel. Si c’est le cas, alors cet esprit immanent marque l’élément idiosyncrasique de l’activité de la matière, par exemple sa décision de se composer de cette manière plutôt que de telle autre ou sa tendance à joindre ses forces avec un certain agencement extérieur plutôt qu’avec un autre. C’est peut-être aussi ce que Deleuze et Guattari veulent dire quand ils décrivent de manière perverse la vitalité matérielle comme « une matérialité qui possède son propre nomos »[15].

Deleuze et Guattari parlent aussi d’un « nomadisme » de la matière. En jouant avec la notion de métal comme conducteur d’électricité, ils disent que le métal « se conduit » à travers une série d’auto-transformations, qui n’est pas un mouvement linéaire d’un point fixe à un autre, mais un ensemble de variations continues aux frontières floues. De plus, cette dégringolade n’est pas causée seulement par des actions effectuées de l’extérieur sur le métal par les métallurgistes, mais par la vitalité active du métal lui-même.

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