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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

Si nous avons parlé jusqu’à maintenant du métal comme s’il existait indépendamment de l’invention de la métallurgie, Deleuze et Guattari nous rappellent qu’il est plus juste de dire que les deux surgissent ensemble. Le métal n’est pas un minéral, et d’ailleurs même le minéral a déjà été déplacé de son assemblage géologique par les humains. Le métal est toujours métallurgique, toujours un matériel travaillé, un ensemble de processus naturels et d’actions humaines. De la même manière, les métallurgistes sont les artisans, et en un sens même les effets émergents, de la matérialité vitale qu’ils travaillent. En effet, la thèse centrale de Smith dans Une histoire de la métallurgie est que c’était la rencontre intense et intime du fait de travailler le métal avec son matériel qui lui a permis de comprendre la structure polycristalline de la matière inorganique avant le scientifique. Le désir de l’artisan de savoir ce qu’un métal peut faire, plutôt que le désir du scientifique de savoir ce qu’est un métal a permis au premier de discerner, et de travailler avec, la matérialité vitale.

Le métal se révèle ainsi être un bon exemple de matérialité vitale. Sa capacité d’enchaîner Prométhée dérive de cette hétérogénéité interne, et d’une certaine force « incorporelle » qui l’habite.

Les agrégats de taille moyenne

Dans La question de la technique, Heidegger identifie l’essence de la modernité comme une volonté d’encadrement [Gestell], une volonté de faire de toute matière terrestre une réserve utilisable, un quelque chose de si dégradé qui n’a même plus la force récalcitrante de l’objet qui peut au moins bloquer ou résister aux projets humains. Dans « L’époque des conceptions du monde », Heidegger reproche à la science de promouvoir une forme de rencontre qui réduit l’expérience que les humains font de la nature à une série d’unités calculables. La répulsion de Heidegger par rapport au projet de réduire le monde à « un monde image », tout comme son usage poétique de la philosophie qui cherche à restaurer un espace pour l’incalculable dans la pensée, l’habiter et l’agir, entre en résonance avec la sensibilité de Mille plateaux. Mais Heidegger ne décrit pas l’objet de l’encadrement [Gestell] comme matérialité vitale. Et de fait, il se tient à l’écart de toute philosophie de la matière, vitale ou autre. Pourquoi il le fait, c’est naturellement une histoire compliquée. Dans ce contexte je remarque seulement que la croyance heideggérienne dans l’Être comme voilement implique à ses yeux que toute spéculation ontologique sur la nature de la matière participe déjà du Gestell qu’il abhorre.

Si j’évoque Heidegger, ce n’est pas pour l’enrôler dans le matérialisme vitaliste, ni pour mettre en cause le projet quasi-métaphysique de Deleuze et Guattari. C’est en revanche parce que je suis intéressée par son analyse d’un certain parti-pris méthodologique en ce qui concerne les échelles d’organisation qui s’orientent de plus en plus vers les deux extrêmes : « partout le gigantesque fait son apparition. Et par cela même il met en évidence la tendance vers l’extrêmement petit »[16]. La recherche matérialiste de la nature se concentre sur l’univers infini (cosmologie) et sur l’infiniment petit (la physique des particules), comme le remarque aussi Cyril Smith : « Il y a beaucoup d’études historiques sur l’idée de l’atome et de sa structure, et beaucoup d’intérêt pour le système solaire, les galaxies et l’univers en expansion. Pourtant, l’échelle humaine est entre les deux : l’existence de l’homme et les phénomènes perçus par ses sens ne dépendent principalement ni des atomes ni des univers, mais bien des agrégats moyens, deux ou trois étages hiérarchiques au-dessus de l’atome[17]. » Smith célèbre les métallurgistes pour leur choix d’une échelle d’organisation humaine : ils poursuivent une « science des matériaux » vouée à la « physique de la relation entre propriétés et structures » dans les agrégats moyens[18].

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