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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

Le matérialisme vitaliste de Mille plateaux est parfois accordé sur l’échelle du minuscule, comme quand Deleuze et Guattari se concentrent sur la mobilité des intensités, et parfois sur celle du gigantesque, comme quand ils invoquent une matière déterritorialisante qui constitue un véritable cosmos en devenir. Mais il est important de remarquer que ce qu’ils décrivent n’est pas un grand flux de Devenir indifférencié, mais plutôt une matérialité qui s’auto-découpe, une matérialité vitale qui s’est toujours déjà distribuée dans des sous-groupes, des circuits, des cascades, des agencements.

On dirait que Deleuze et Guattari appliquent à la matière elle-même ce que Bergson disait de l’élan vital, conçu comme une force spirituelle qui parcourt la matière : Bergson insistait sur le fait que l’élan vital n’est pas une pulsion homogène et simple mais un processus d’auto-différenciation « en forme de gerbe »[19]. Pour Deleuze et Guattari, l’auto-dissémination de la matière est toujours en jeu ; il y a un affrontement perpétuel des parties, une production continue d’agencements. Certaines rencontres produiront de nouveaux agencements, comme celui qu’on appelle « le réchauffement de la planète », ou celui que William Connolly décrit comme « la machine de résonance évangélico-capitaliste » ; d’autres produiront la destruction d’une des parties, comme dans l’extermination des peuples précolombiens d’Amérique par le colonialisme européen. Parfois de nouvelles relations se forment, relations encore indéterminées du point de vue du « gagnant ou perdant », comme dans la lutte encore ouverte en Occident entre formes religieuses et laïques de gouvernement. Avec leur théorie des agencements, Deleuze et Guattari se situent entre le micro- et le macro-niveau afin d’analyser les agrégats de taille moyenne.

Actions impersonnelles

Dans leur souci de révéler la vitalité interne de la matière, son effervescence autochtone ou épigénétique, Deleuze et Guattari partagent un projet central de la tradition matérialiste dont participent à divers titres Épicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche et d’autres. Même si Deleuze et Guattari évitent l’atomisme et privilégient une approche où les agencements matériels sont l’unité d’analyse, ils affirment l’idée épicurienne qu’une mobilité excentrique, à l’écart, vivante, habite la matière. Lucrèce décrit ainsi le clinamen : même si l’univers est formé d’atomes en chute perpétuelle dans le vide, « à des moments et dans des lieux indéterminés, les primordia se détournent un peu de leur chemin : mais juste à peine pour pouvoir l’appeler un changement de tendance »[20].

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