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Matérialismes métalliques

par Jane Bennett  Du même auteur

Deleuze et Guattari empruntent à Spinoza une théorie du changement matériel conçu comme une sorte d’économie des affects : les corps mobiles forment et défont des alliances, à la recherche de celles qui augmentent leur puissance, leur vitalité, leur « joie ». Deleuze et Guattari transforment l’affirmation de Spinoza selon laquelle la Substance (« Dieu ou Nature ») s’exprime dans une causalité immanente en une philosophie de l’immanence radicale, mais ils réaffirment l’idée que les différentiels d’intensité sont responsables de la composition et décomposition des choses de ce monde. Ils traduisent aussi l’idée de Spinoza d’une tendance du corps à s’associer avec d’autres corps et à former des groupes, en une philosophie des agencements humains et non-humains, c’est-à-dire une philosophie où les connexions entre éléments hétérogènes en mouvement sont comprises comme formant des séries dans des réseaux de plus en plus larges.

À Nietzsche, ils empruntent l’image d’un univers comme « un monstre d’énergie… qui ne se dépense pas, mais se transforme… Un jeu des forces qui coulent et se précipitent ensemble, un éternel changement…[21] » Comme Nietzsche, eux aussi accordent parfois leur matérialisme au grand niveau métaphysique, même s’ils le combinent avec l’analyse des processus de composition et décomposition qui opèrent « localement » – dans le capitalisme, le militarisme, la musique, la métallurgie. Deleuze et Guattari affirment avec Nietzsche qu’il n’y a pas « d’atomes » ou « d’objets », si on les imagine comme des entités stables plutôt que comme des complexes d’événements apparemment durables par comparaison avec d’autres complexes[22]. Ils évitent néanmoins toute tendance vers un constructivisme linguistique qui apparaît parfois dans les formulations de Nietzsche, là où l’événement est réduit aux forces humaines qui sont à l’œuvre en lui[23]. Deleuze et Guattari affirment en revanche une notion distributive de l’agir qui met sur le même plan les relations entre humains et non-humains.

Deleuze et Guattari opposent une résistance méthodologique farouche à l’anthropocentrisme quand il s’agit de penser l’agir : ils combattent avec force l’idée que l’efficacité des objets matériels réside en dernière instance dans l’agir, la culture, la perception humains. Ils utilisent une grammaire qui n’assigne pas l’action aux êtres humains seulement : les organismes non humains, végétaux et minéraux ont des affects ; la matérialité comme telle a son propre nomos. Même si l’agir est défini par convention comme une propriété de la conscience subjective et comme l’accomplissement d’une idée ou d’un plan préalable, Deleuze et Guattari encouragent une reconceptualisation de l’agir comme vitalité imprévisible à l’œuvre dans les agencements. Ce qui est efficace, le lieu de l’agir, est toujours selon eux collectif. En effet, « un regroupement hétérogène qui est le lieu de l’agir » est une bonne définition de « l’agencement ». Dans leur matérialisme, « agir » et « structure » sont du même côté de l’équation. L’agir devient une capacité située dans une structure, et l’idée d’une structure sociale comme échafaudage pour un contenu déterminé est remplacée par la figure d’agrégats vivants et respirants d’acteurs et actants[24] humains et non-humains.

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