Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

L’hypothèse événementialiste que nous défendons pour notre part est assurément une hypothèse réaliste et non pas nominaliste. Mais elle permet d’éviter, pensons-nous, certains travers du réalisme. Sans doute flirte-t-elle un peu avec les préciosités de la récupération « savante », mais elle refuse en tout cas résolument d’associer en quoi que ce soit le Rock, musique autant qu’existence, à une figuration élaborée de l’« art » ou de la « poésie ». Non pas que l’événementialité rock soit laide ou fruste, mais « beau » et « laid », « rustique » ou « élevé » ne sont pas des catégories applicables à cette réalité « populaire » qu’est le Rock. En outre, parler d’« événement » permet de faire l’économie d’une localisation, d’une territorialité du Rock. Sans lieux privilégiés – autres qu’un terreau primitif d’où naissent les mythes – il désigne à la fois des musiques et des manières qui traversent la « vie » et la colorent, l’inspirent ou l’infléchissent. Ce qui se laisse plutôt penser en termes de temporalité qu’en termes de spatialité : Monterey ou Woodstock, l’île de Wight ou le Max’s Kansas City et le CBGB’s new-yorkais ne sont pas des « lieux », ce sont des « moments », ils ne participent pas des monuments de la civilisation contemporaine mais de sa mémoire, immatérielle mais non pas irréelle, intangible mais non moins présente à nous et à nos expériences existentielles et musicales les plus actuelles. Aussi l’hypothèse que nous faisons est-elle de prendre résolument le parti de penser ensemble l’événementialité du Rock et son intangibilité. Esthétique du « je ne sais quoi » - Réalisme d’une idée, le Rock étant comme le noyau gravitationnel idéal d’une nébuleuse de pratiques musicales et de comportements existentiels - Il faudrait plutôt parier sur l’irréductibilité d’une expérience dont rien ne garantit l’extension, dont rien n’assure la reproductibilité – pas même la litanie des disques « compilations », « bootlegs », « pirates », et autres tentatives de capture de l’instant Rock – et dont rien ne permet véritablement l’intelligence ni la translittération savante : « We’re lost in music / Caught in a trap / No turning back[46]. »

Portés de l’événementialité à l’intangibilité, nous sommes ainsi tout près de glisser de l’intangibilité à l’instantanéité. Et ce n’est pas sans difficulté. Nous courons le risque en effet de réduire le Rock et ce que nous prétendons être sa réalité aux stigmates fugitifs d’expériences individuelles et singulières dont le concert serait certes temporairement facilité par l’organisation d’événements populaires, mais jamais confirmé par la réalité de ce dont il manifesterait la présence.Autrement dit, à comprendre le Rock dans sa vivace virginité et à prétendre qu’il ressortit à un acte créateur inimitable, nous serions en train de susciter une vision de la chose, de sublimer son expression – une musique saisissante mais simpliste – et de cautionner ses usages – machisme des Rock Stars, perditions alcooliques et cocaïnomaniaques de leurs émules.

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