Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

Le discours du Rock lui-même et sur lui-même ne pouvait évidemment pas être étranger à cette approche globale du phénomène. Ou pour dire autrement : le Rock ne désigne pas simplement une musique, il désigne un mode de vie et un système de valeurs[7] dont la musique devait être le mode d’expression premier et le véhicule essentiel. Également : le Rock se pense d’emblée comme une sorte de « transmutation des valeurs »[8], et pourquoi pas comme une forme de « barbarie ». À condition d’entendre « barbarie » non comme l’expression d’une violence dévastatrice ou « révolutionnaire », mais comme l’assomption d’une certaine anhistoricité de l’événement Rock en tant que tel. Une autre manière de le dire serait de rapporter le Rock à une pure et simple événementialité et de comprendre celle-ci en termes indifféremment musicaux – le fameux gig – ou existentiels – le blouson Schott, dit perfecto ou « blouson noir »[9]. Il y a, sans contestation possible, quelque chose d’essentiel qui, dans le Rock, demeure réfractaire aux continuités intelligibles d’une histoire.

Ce n’est pourtant pas que la musique rock n’ait pas une histoire, puisqu’elle est héritée des transformations successives, dans les années cinquante, de certaines inflexions du jazz, du blues et du country nord-américains – musiques pour beaucoup mais non pas exclusivement « noires », et réappropriées par des chanteurs et des groupes américains d’abord, britanniques ensuite. La thèse que nous entendons cependant défendre est que le Rock reste irréductible à cette continuité, et qu’il forme un point de rupture à la fois net et profond entre une certaine manière d’être des musiques, parmi lesquelles les musiques populaires comme le jazz ou le blues lui-même, et une « manière d’être » – a way of life – dont la musique rock est précisément le véhicule matériel privilégié mais non pas exclusif. Que cette irréductibilité du Rock à ses « racines », notamment le blues, ait été régulièrement niée tant par les plus grands des rockers soucieux de payer leur « dette » historique – Eric Clapton ou Keith Richards par exemple – que par de tristes épigones – Johnny Hallyday : « …toute la musique que j’aime… » – ne change rien à l’affaire : le discours de l’historicité du Rock, fait notamment de références constantes à ses emprunts à la musique noire américaine, est un discours qui manque son objet et finalement un discours de dénigrement ou de dévaluation, un discours anti-Rock.

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