Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

Notre thèse ressortit en vérité à une question plutôt qu’à une affirmation dogmatique. De deux choses l’une en effet : soit le Rock doit être pensé comme la conséquence de variations qui, plus ou moins sensibles, ont produit la mutation de musiques populaires préexistantes dans une musique qui fut, en son temps, une « musique nouvelle » ; soit il peut être pensé comme événement et à ce titre comme un mode essentiellement nouveau et durable d’existence de la musique et du tissu existentiel et esthétique susceptible de l’accompagner[10]. Dans un cas, évoquant le Rock, on parlerait d’un ensemble de caractères stylistiques et idéologiques évolutifs et particuliers, mais susceptibles aussi bien de se dissoudre dans d’autres formes musicales elles-mêmes « nouvelles » et marquant leur caducité[11] ; dans l’autre, il y aurait quelque chose d’irréductible dans le phénomène du Rock qui demanderait à être caractérisé non en termes de continuité ou de conflits, de dépassement ou de contestation, c’est-à-dire en somme d’histoire, mais en termes de naissance, d’originarité, et par conséquent de stricte singularité : le Rock comme hapax musical mais également existentiel. Certes, son « histoire » témoigne depuis cinquante ans d’une succession foisonnante de genres, courants, styles, tendances, modes, faits à la fois de ruptures générationnelles, de revivals permanents, de synthèses plus ou moins originales, et de cross-overs audacieux[12]. Mais elle recèle en réalité une profonde unité anhistorique, soit un fond d’éternité magnifiquement exprimé, entre autres, par Neil Young dans le célèbre « Hey Hey/My My/Rock’n’roll Will Never Die »[13].

Une ontologie Rock

« Rock » est une notion générique à laquelle il est possible de faire correspondre des styles musicaux – mais aussi vestimentaires ou idéologiques – désormais extrêmement variés : outre le « Rock » proprement dit, rock’n’roll, rockabilly, hard rock, heavy metal, thrash metal, pop, pub rock, rock progressif, glam rock, punk, emo, emocore, screamo, new wave, cold wave, techno pop, electro rock, grindcore, grunge, garage rock, indie rock, death rock, post-punk, gothabilly – sans parler de toutes les musiques adjacentes : rhythm’n’blues, soul, reggae, disco, techno, house, rap. Chacun de ces styles s’enracine à sa manière dans les musiques dont il s’inspire et qu’il s’approprie et modifie dans un entrelacs de segmentations presque infinies. La géographie a aussi produit des identités musicales complexes : le West Coast sound des années soixante/soixante-dix, le « pré-punk » de la région de Detroit[14], le son de Manchester/Madchester de la fin des années quatre-vingt, mais aussi le L.A.sound, la house de Chicago, le Mersey beat de Liverpool, la Northern soul britannique, et tant d’autres. C’est pourquoi se pose la question d’une identité du Rock, qu’on aurait tôt fait de rapporter à une disparate renvoyant au blues – ou au rhythm’n’blues – à condition d’en appréhender le phénomène d’un point de vue strictement musicologique, non proprement événementiel. S’il y a effectivement un sens à parler d’un événement Rock, c’est à condition de postuler que le Rock « est » quelque chose que ses propres formes musicales ne sont pas susceptibles d’exprimer, quand bien même de telles formes seraient les modes d’existence principaux de sa phénoménalité. Certes le Rock s’écoute, si l’on peut dire, il est comme l’avatar d’une expérience esthétique classique : expérience de sentiment, d’émotion, de réflexion quand il existe une prétention « textuelle », jugement de goût, éclectisme, raffinement même – quand l’inaudible du non-initié est perçu dans ses inflexions les plus singulières par le connaisseur. En d’autres termes, parce qu’il est musique, le Rock est très certainement susceptible d’une critique, dont l’horizon peut être aussi « sérieux » que « théorique », même s’il ne se déploie pas sur un mode proprement académique, comme d’autres figures faisant l’objet d’une musicologie. Et comme pour générer son propre commentaire, l’imagerie rock a très tôt fait émerger le personnage du Rock critic, tout à la fois érudit passionné, confident des stars backstage, producteur d’un discours réflexif très fortement névrotique[15], et tête de turc préférée des musiciens[16].

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