Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

Pourtant l’événementialité du Rock ne se laisse pas confiner dans un style musical, dont les variations se déclinent à partir d’un noyau assez primitif[17], elle résulte plutôt de la coalescence d’une expérience musicale intense et d’un halo d’expériences existentielles disparates. Le Rock n’a jamais cessé, dans une dialectique permanente de l’identité et de la différence, et avec une infinie plasticité, de s’inspirer de musiques adjacentes telles le reggae, le disco, la house, l’électro ou le rap – voire de fusionner avec elles sans pour autant cesser d’être purement rock. C’est même dans cette altérité que le Rock a trouvé certaines de ses expressions les plus fortes : par exemple la soudure avec le reggae, magnifiée par le « Police And Thieves » de The Clash[18], et celle avec la house et l’électro par New Order qui, sur les cendres de Joy Division et dans les prémisses de l’expérience fusionnelle du Madchester de la fin des années quatre-vingt, a sublimé la musique de danse en un moment intense d’incandescence rock – aujourd’hui revisitées, dans leur langage unique, par les Klaxons ou Justice.

L’écoute du Rock a effectivement quelque chose de l’écoute performative d’une musique elle-même performative. « Écoute performative » signifie qu’elle traduit des comportements non seulement musicaux, mais précisément existentiels ; et « musique performative » signifie à son tour que le son n’est que la manifestation de pratiques et non d’exigences harmoniques, et que leur manifestation a fondamentalement le sens d’une transgression assumée. Or on peut manifestement rapporter à quatre catégories génériques le sens rock de la transgression :

- La sexualité : l’approche par le Rock de la sexualité n’en est pas à proprement parler une approche transgressive, c’est une représentation plus ou moins imprécise de la sexualité comme expérience outre-passante de certaines limites : les déhanchements d’Elvis Presley ont été emblématiques d’une tendance que rien n’est venu démentir entre les années cinquante et les années quatre-vingt. Qu’on songe à la façon dont des guitaristes comme Chuck Berry ou Jimi Hendrix pouvaient brandir leur instrument, posé comme un membre en érection sur leur pubis ; dont les Rolling Stones s’identifièrent, en une stylisation exubérante et aux limites du grotesque, à la bouche ouverte de Mick Jagger, lèvres démesurées et langue encloquée et pendante ; ou dont le mythologique Ziggy Stardust est venu dès 1972 bouleverser l’univers hétérosexuel du Rock. Très clairement, la transgression rock est primordialement une transgression de libération sexuelle, et la musique elle-même la modalité principale d’une mimétique fondamentalement sexuelle. La sexualité ne constitue du reste pas seulement un contexte pour ainsi dire théâtral, une scène sur laquelle se déploierait le Rock, mais elle se situe bien plutôt au centre de certaines de ses préoccupations spécifiquement musicales. Dans les années soixante-dix, l’album Sixteen And Savaged de Silverhead comporte dans ses titres le sans équivoque « More Than Y our Mouth Can Hold », et « Uncle Ernie » dans l’album Tommy des Who est un pédophile actif et sans scrupules.Ce qui ne signifie pas que la sexualité rock soit une sexualité radicalement transgressive, mais qu’il existe plutôt une pensée rock de la sexualité comme expérience de transgression, ou même plus précisément comme expérience susceptible de rencontrer la transgression comme son mode le plus normal – pensée qui donc pose la question de la transgression sexuelle, mais ne l’institue pas comme norme.Autrement dit, serait-ce de manière théoriquement faible, la pensée rock n’en assume pas moins la réalité du thème des limites de toute sexualité : relations plus ou moins conflictuelles entre les sexes[19], homosexualité[20], trans-genre[21], etc.

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