Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

- La mort : James Dean ne fut jamais à proprement parler une « star du Rock », mais il incarna très succinctement, mais tout à fait emblématiquement, le type même du jeune américain engagé dans une esthétique existentielle traversée par le rock’n’roll. Sa mort accidentelle se laisse ainsi appréhender – mais peut-être à tort – comme la première d’une série significative d’indices d’une familiarité, à sa limite, du Rock et de la « puissance du négatif ». Après les grands disparus des années cinquante – tels que Buddy Holly ou Eddie Cochran – Janis Joplin, Jimi Hendrix, Brian Jones, Gram Parsons, Marc Bolan – et même Paul McCartney, fantasmatiquement déclaré mort à la sortie d’Abbey Road au motif, notamment, qu’il était photographié pieds nus et que la plaque minéralogique de la Volkswagen au deuxième plan de la photographie comportait « 28 IF », l’âge qu’il aurait eu SI… – scandèrent près de trois décennies d’une expérience des extrêmes passée dans le discours et la musique même du Rock, depuis « I hope I die before I get old »[22] des Who, jusqu’au « Rock’n’Roll Suicide »[23] de David Bowie ou au « Too fast to live too young to die », slogan des années punk[24], et jusqu’aux morts dont elles furent égrenées[25]. Jeux de l’amour et de la mort - Malgré leurs évidentes limites et leur très grande naïveté, le Rock gothique ou satanique et le courant bien nommé death metal ont le mérite de ressasser jusqu’à l’épuisement une certaine vérité du Rock. Love It To Death[26] n’est certainement pas un traité de métaphysique existentielle, mais traduit toutefois, par le vague et l’approximation juvénile, une vision du monde de laquelle la mort est nécessairement absente – tout adolescent étant immortel – mais toujours susceptible d’y surgir comme scandale absolu et l’occasion d’une vénération infinie : Jim Morrison est mort, vive Jim Morrison !

- La constante proximité de la mort est dans le Rock intimement liée à une expérience de la vie qu’il faut elle-même considérer comme une expérience limite. Et pour dire autrement : l’expérience rock de la mort est l’expérience d’une constance douloureuse de la vie. Effectivement, la mort n’est pas présente dans le Rock sur un mode technologique – et à cet égard la mort de James Dean n’est pas plus une mort proprement rock que ne l’est celle d’Otis Redding[27] – mais sur le mode plus intime d’un détournement des processus biologiques de la vie physique et psychique. Essentiellement, l’expérience rock de la vie est, dans ses transes extrêmes, une expérience vitale – et souvent terminale – des drogues les plus diverses et les plus dures : outre l’alcool, le LSD, l’héroïne, et plus tard la cocaïne. Sans doute le Rock n’est-il né ni de ni à la drogue, les musiciens du jazz ayant dès les années quarante connu les affres de la dépendance. Mais dans les années et les pratiques rock, la drogue n’est ni échappatoire ni déviance funeste, elle est constitutive et matrice de ses contours existentiels en même temps qu’inspiratrice de sa musique : « Lucy in the Sky with Diamonds » peut-être, mais bien entendu et surtout « Heroin » du Velvet Underground ou « Cocaïne » de J.-J. Cale – sans oublier « Sister Morphine » des Rolling Stones[28] ou le « quaaludes and red wine » de David Bowie[29]. Et de même que l’explosion maximum rhythm’n’blues des années soixante londoniennes est indissociable des purple hearts consommés avec frénésie par les Mods, le Second Summer of love de 1988 ne se conçoit pas sans The Big E célébré par Happy Mondays. Dans le contexte du Rock, la drogue est ce qui réalise au plus près l’expérience des extrêmes comme expérience triplice : archaïque, non-dialectique, et biophysique. Nul besoin de « pulsion de mort », ni d’une anticipation métaphysique de la fluidification de l’être-là. Plus simplement, une appréhension confuse, adolescente, prédiscursive et iconoclaste du « tragique » de l’existence – d’où la dérive macabre du « grievous angel », Gram Parsons, dont la dépouille sera brûlée par son meilleur ami dans le désert californien[30] ; ou la boulimie transsexuelle d’Elvis, mort entre son auto-gavage et ses vomissements d’anorexique exsangue et boursouflé – the King is gone, but he’s not forgotten[31].

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