Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

- L’émotion forme le point de convergence des divers aspects de l’expérience rock de la transgression. Par quoi il ne faut pas entendre l’intensité psychologique d’une expérience musicale, ni même une certaine violence des expériences transgressives de la vie, mais bien une expérience limite de la temporalité de toute expérience. Il y a en effet une sublimité du Rock qui ressortit à son éternel « maintenant ». Ce n’est pas l’insouciance mais bien l’inexistence assumée du futur qui la caractérise : « no future » excède une esthétique punk du désespoir pour désigner la loi même de l’expérience rock du Rock, cristallisée dans l’événementialité du son et de sa préhension corporelle et tout à la fois mentale. Laquelle, contrairement à l’expérience musicale ordinaire, ne se laisse pas penser dans une continuité mélodique, mais bien dans une immédiateté émotionnelle. Les « phrases » de la musique rock ne sont pas des phrases, elles sont des instances déconnectées de leur histoire en même temps que de leur propre unité mélodique. Ou bien si l’on préfère, les lyrics ne sont pas des poèmes[32], et la mélodie est secondaire : primaire est l’expérience émotionnelle de ses propres instants, saisis comme autant de touts en excès d’eux-mêmes. Un concert rock, en ce sens, ne suscite nullement l’expérience d’une « écoute musicale ». La distance du public aux musiciens ne s’atténue pas tandis que progresse le « spectacle », elle inexiste soudain, aux premiers accords de guitare, aux premières détonations de la batterie – et non pas des « percussions », comme au jazz. Ni musiciens, donc, ni auditeurs : l’espace rock du concert est celui d’une confusion dans laquelle l’existence paraît tout bonnement se concentrer non sur une « mélodie » mais sur une série de points émotionnels, sans avant ni après, sans suite ni continuité, série de maintenants valant en eux-mêmes et surchargés d’eux-mêmes, c’est-à-dire densifiés par la déflagration émotionnelle absolue qui éclôt en une temporalité de pure expression.

Christian Marclay, Guitar Drag, 2000. Collection FNAC, en dépôt au Musée d’art contemporain de Lyon. © DR. Exposition « Sound of Music », curateur Hilde Teerlinck, Maastricht, janvier – mars 2008.

À défaut d’une histoire

S’il existe une « identité rock » lovée autour de l’expérience « outre-musicale » qui la détermine et des manières d’être dans lesquelles elle se singularise en s’exténuant, quelque chose comme une histoire du Rock ne s’en impose pas moins, empiriquement, qui fait d’emblée problème. Peu de similitude en effet entre la musique américaine des années cinquante ou soixante, nostalgiquement décrite dans American Graffiti, et les dégorgements de l’« iguane » Iggy Pop, paradoxalement contemporains de la description cinématographique, mais si éloignés de l’âge des origines tendrement adolescentes que celle-ci prétendit recouvrer. Ce qui commença par exister sur le mode de la revendication, symboliquement musicale, mais au fond sociale, économique, sexuelle – une revendication originaire de « liberté », quoi que ce vocable puisse bien signifier – finit par se cantonner au cri, non de désespoir, non pas précisément revendicatif, mais pur être-là, unique et exclusif, d’une position qui ne fait même plus l’effort de se laisser identifier et dire pour ce qu’elle est : révolte - contestation - accablement - pauvreté - Le paysage industriel de Detroit, pour présent qu’il soit, n’explique ni les Stooges, ni le MC5, ni la distance qui les sépare du gentil Peter Frampton ou des niaiseries appliquées de leur contemporain britannique, l’inimitable Jethro Tull. Et les multiples fils d’Ariane qui parcourent le Rock sont comme autant de pieds de nez à l’histoire, des indicateurs d’atemporalité – ainsi les « influences » souterraines qui, des Who à The Jam et The Clash, puis The Libertines et The Babyshambles, ont projeté les sixties britanniques au cœur d’un revival hyper-contemporain.

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