Corpus

Back To No Future

par Paul Mathias  Du même auteur

      Pierre Todorov  Du même auteur

En témoigne une certaine « critique », tout à fait emblématique de la nébuleuse conceptuelle ou idéologique englobant le Rock, et bien plus significative quant au fond que tel ou tel particularisme musical : « punk », « psyché », « hard », etc. Dans un article publié dans Creem en juin 1971 et intitulé « Psychotic Reactions and Carburator Dung : A Tale of These Times »[35], Lester Bangs résume ainsi l’« esthétique rock » à laquelle nous aurions la prétention d’accéder : « …me noyant dans les kitscheries d’Elton John et de James Taylor, j’ai fini par comprendre que la nullité était le plus authentique critère du rock’n’roll, que plus le boucan était primitif et grossier, plus l’album serait marrant, et plus je l’écouterais longtemps[36]. » Manière de dire que l’expérience rock du Rock se situe bien en deçà de tout formalisme, de toute considération pour les régularités de la mélodie ou du rythme, et qu’elle s’inquiète seulement d’elle-même, de son instantanéité, de son absence totale de justification. Ce que corrobore un autre « papier », « Of Pop, and Pies, and Fun :A Program for Mass Liberation in the Form of a Stooges Review, or,Who’s the Fool - »[37]. Commentant Funhouse, disque des Stooges, Bangs écrit : « Je crois que leur musique est plus importante que celle de tout groupe rock en activité, bien que mieux vaille ne pas appeler ce truc de l’Art, parce que vous pourriez bien finir avec une tarte à la crème de luxe en pleine poire[38]. » Si donc, par pure commodité académique, on va jusqu’à parler d’une « esthétique rock », c’est avec la conviction qu’il se joue dans le simplisme irraisonné qu’elle exhale quelque chose de parfaitement étranger à l’alternative même du talent et de la malhabileté, de l’intelligence ou de l’inintelligence. Quelque chose a tout simplement lieu dans le Rock et se développe de manière « accidentelle et fortuite »[39] jusqu’à l’extase, qui n’est ni tout à fait sexuelle, évidemment, ni réellement spirituelle, loin s’en faut. Ce « quelque chose » est pur événement, parfois répétitif, voire compulsif, improductif, sans objet, atélique. Nul besoin de contenu ni de formes, ici, car le reproche même d’en manquer ou d’être en défaut reste inaudible, indifférent, et lui-même en retour inepte. À quoi véritablement avons-nous affaire- À presque rien, en tout cas rien de bien précisément dicible et descriptible : juste un petit peu de vie à l’état pur.

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