Parole

La scène mondiale du rock

par Jean-Luc Nancy  Du même auteur

Cette conférence a été prononcée par Jean-Luc Nancy le 23 mars 2004 dans le cadre du cycle des Leçons magistrales de la Cité de la Musique[*].

Une publicité récente me servira d’épigraphe : « Contre le blues, rien ne vaut le roc. » C’était la phrase – elle est peut-être encore sur les murs – d’une affiche qui voulait vanter les mérites d’un certain bonbon au chocolat appelé ici « roc ». Mais ce n’est pas pour la plaisanterie que je mets cette phrase en épigraphe, c’est plutôt pour me servir d’elle, parmi bien d’autres exemples que je pourrais prendre dans la publicité ou dans le spectacle, et marquer ainsi la présence si forte du rock, de ce que l’on appelle le rock, parmi nous, dans notre culture, jusqu’à donner lieu à une formule publicitaire si habilement construite (je le dis sans être payé pour relayer cette publicité), qu’elle suppose une très sérieuse culture pour être déchiffrée dans cette espèce d’antithèse sur laquelle elle repose : le roc (k) contre le blues, antithèse qui suit un développement historique.

Mais après cette épigraphe lapidaire, je donnerai deux citations plus consistantes et qui soutiennent en profondeur l’introduction et la motivation de mon propos.

La première : « L’introduction d’un nouveau genre de musique est une chose dont il faut se garder : ce serait tout compromettre, s’il est vrai comme le prétend Damon, et comme je le crois, qu’on ne peut changer les modes de la musique sans ébranler les plus importantes lois de la cité[1]. »

Un peu avant, Platon a distingué le mode musical (tropon ôdès) des chants nouveaux (asmata nea), qui sont des chants nouveaux mais pas des modes nouveaux. Les modes (tropoi ou tonoi) constituaient des systèmes harmoniques différenciés et censés correspondre à des catégories d’affects. Par exemple, le mode dorien correspondant aux vertus civiques, le mode phrygien aux vertus guerrières, le mode lydien, condamné par Platon, aux moeurs relâchées et à l’ivresse.

Deuxième citation : « La musique (couramment et vaguement) appelée rock inonde l’ambiance sonore de la vie quotidienne depuis vingt ans ; elle s’est emparée du monde au moment même où le vingtième siècle, avec dégoût, vomit son Histoire. Une question me hante : cette coïncidence est-elle fortuite - Ou bien n’y a-t-il pas un sens caché dans cette rencontre des procès finals du siècle et de l’extase du rock - Dans le hurlement extatique, le siècle veut-il s’oublier[2] - »

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