Périphéries

Cyberterrorismes

par Paul Mathias  Du même auteur

Il est extrêmement difficile d’isoler le fait du terrorisme de la multiplicité de nos représentations dans lesquelles il se projette. La ligne de partage entre la terreur infligée et la terreur subie est trouble et se perd dans les limbes de la pauvreté, des inégalités, de l’isolement, des croyances, de la peur, du désespoir. Le voile numérique s’étendant désormais sur le monde ne simplifie guère l’approche et la compréhension du terrorisme. Certes, il y a quelque chose d’irréductible dans son fait : la violence et la mort promises, reçues, consternantes de facticité. Mais le fait n’est pas le sens, et les réseaux accroissent assurément la complexité de phénomènes que nous éprouvons comme et nommons « terrorisme ».

La sagesse conventionnelle voudrait que la structure du monde contemporain, des échanges et des interactions, soit fondamentalement transformée par le développement de l’Internet. Le monde ne serait plus constitué de « blocs » politiques ou économiques, les États et les multinationales hypercentralisées, mais comme atomisé en une redistribution virtuellement chaotique des polarités politiques, économiques, et sociales. Cela ne signifie pas qu’il n’existe plus d’États ni d’entreprises ; cela signifie qu’il existe une concurrence accrue des pôles de visibilité et par conséquent des modes de réception des discours politiques, économiques, et sociaux. Les réseaux exerceraient une fonction vectorielle considérable dans la dissémination des « valeurs » et par voie de conséquence dans leur conflictualité et les oppositions d’abord idéologiques, ensuite factuelles qu’elles engendrent. Autrement dit, la sagesse conventionnelle s’en tient à cette idée qu’une des sources principales du terrorisme se situe dans la réticularisation du monde, dans la dissipation des frontières politiques aussi bien qu’idéologiques, dans la pervasivité des relations de sens qu’instituent les réseaux[1]. « Relations de sens » signifie d’ailleurs que tout commence avec des mots et du code, que tout s’appuie sur des architectures informatiques, que le terrorisme en somme s’adosse à une matrice informationnelle soustendant universellement notre monde humain et contemporain. Mais en quoi le terrorisme peut-il effectivement avoir partie liée avec les réseaux et leur logique codale -

Premièrement, bien sûr, les réseaux constituent un espace de communication pour toutes sortes de groupuscules ou de mouvements terroristes, et peuvent servir d’outil à la préparation et la synchronisation d’actions de violence ainsi qu’à la diffusion d’informations les concernant : fabrication d’armements divers, transmission des ordres, etc. Plus encore, ils peuvent servir de « vitrine », si l’on peut dire, aux actes de terreur déjà perpétrés, comme lorsqu’en 2004 l’Internet fut le théâtre de diverses décapitations probablement dues au dénommé Abou Moussab Al-Zarkaoui. Dans un tel contexte, « cyberterrorisme » ne signifie pas autre chose qu’une implémentation à l’univers des réseaux de pratiques de lutte et de violence existant par ailleurs et se diffusant également par d’autres moyens. Pour reprendre ce propos de Maura Conway, spécialiste des questions de cyberterrorisme : « l’aspect le plus important de la relation entre le terrorisme et Internet n’est pas le problème très discuté du cyberterrorisme, mais l’utilisation quotidienne d’Internet par les terroristes pour des activités allant de la diffusion d’informations au recrutement[2]. » Les réseaux constituent à l’évidence un outil parmi d’autres de la lutte terroriste et traduisent une « modernisation » des procédés traditionnellement mis en œuvre par elle : aux missives envoyées par porteur ou pigeon-voyageur se substituent désormais les téléphones portables, les PDA, les ordinateurs – le Réseau, sous toutes ses formes.

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