Périphéries

Des documentaires sur le terrorisme

par Marc Vervel  Du même auteur

12 décembre, PIERPAOLO PASOLINI et GIOVANNI BONFANTI, Circolo Ottobre, 1972. 09/11, JAMES HANLON, ROB KLUG, GÉDÉON et JULES NAUDET, CBS, 2002. L’Orchestre noir, JEAN-MICHEL MEURICE, Arte, 1997. Loose Change, DYLAN AVERY, Prototype Pictures, 2005. Ni vieux, ni traîtres, PIERRE CARLES ET GEORGES MINANGOY, Pages et images, 2006. L’Avocat de la terreur, BARBET SCHROEDER, CNC, 2007

Sans préjuger de l’hétérogénéité des pratiques liées au documentaire, il apparaît qu’un problème fondamental pour ces films, lorsqu’ils s’efforcent de cerner le « phénomène terroriste », concerne la compréhension même de l’événement choisi. De fait, face à la terreur, comment élaborer un dispositif visant une saisie critique du réel - À supposer même qu’un hasard exceptionnel permette au documentariste de tourner au moment même où se déroule l’événement à penser comme terroriste, comme ce fut le cas dans 09/11, on obtient alors des images condamnées à suivre frénétiquement un mouvement sur lequel elles n’ont plus aucune prise, comme si la disparition du plan fixe, objet privilégié du documentaire dans sa capacité à stabiliser l’objet, incarnait l’impossibilité de quelque surplomb face à l’attentat.

Le documentaire, face au terrorisme, phénomène qui lui échappe par sa nature mais aussi par le moment où il se déroule, est donc condamné à se muer en reconstitution, comme on le voit par exemple avec L’Orchestre noir, qui se présente précisément comme une « enquête » portant sur l’attentat du 12 décembre 1969[1] à Milan. Il est vrai que cet attentat, attribué d’abord à l’extrême-gauche, et qui fut le point de départ des années de plomb, prêtait particulièrement à controverse. Aussi les témoins interrogés posent-ils de façon aiguë les questions qui entourent la plupart des actes terroristes, que ce soit en ce qui concerne l’identité supposée de leurs auteurs (« À qui a profité l’attentat de Milan qui a fait 16 morts, celui de Rome et ceux commis ailleurs, auparavant - À qui profitait cette situation de confusion, de tension et de brutalité - ») ou la définition de ce qui fait l’action terroriste (« Ce qui caractérise l’attentat, c’est qu’il frappe les masses »). L’attentat terroriste, parce qu’il est en relation avec la question du pouvoir et qu’il prend sa portée grâce aux médias, cristallise ainsi les méfiances et les questions concernant ces deux instances : le film de Pasolini et Bonfanti sur ces mêmes événements, 12 décembre, en portait déjà la trace, puisqu’au début du film, les cinéastes s’efforçaient vainement d’interroger des passants sur cet événement à propos duquel tous conservaient un silence gêné devant la caméra.

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