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Empêcher d’exister – une hypothèse cosmopolitique négative

par Frédéric Neyrat  Du même auteur

« Plus la brutalité est cassante, plus la violence qui est vie sera exigeante jusqu’à l’héroïsme »[1] écrit Jean Genet en 1977, lorsqu’il prend la défense des Fractions Armée Rouge. La violence, affirme Genet, est partie intégrante de la vie. Une naissance est violente, comme tout ce qui se développe et s’affirme, l’amour est violent jusque dans sa plus grande douceur. Selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, vouloir supprimer toute violence serait faire le jeu des pulsions de mort, dont Freud a pu montrer l’omniprésence.

Violence et brutalité

Si la violence, nous dit Genet, est une qualité ontologique, cela veut dire qu’elle ne doit pas être confondue avec la « brutalité », qui, elle, dégrade, et en définitive empêche d’exister : brutalité propre à « l’architecture des HLM, la bureaucratie, le remplacement du mot propre ou connu par le chiffre, la priorité, dans la circulation, donnée à la vitesse sur la lenteur des piétons, l’autorité de la machine sur l’homme qui la sert, la codification des lois prévalant sur la coutume, la progression numérique des peines, [...] l’inutilité de la gifle dans les commissariats, le tutoiement policier envers qui a la peau brune, [...] la marche au pas de l’oie, le bombardement d’Haïpong, la Rolls-Royce de quarante millions ». La liste, faut-il le préciser, n’est pas close.

Si nous voulons comprendre ce qu’il en est de la violence à l’époque de la mondialisation, si nous voulons en saisir la spécificité, la spécificité du « terrorisme global » et de la terreur d’État aujourd’hui, il nous faudra toujours apprendre à distinguer entre divers genres de violences, sous peine de nous rendre incapables de lutter contre la violence qui empêche – partiellement ou totalement, provisoirement ou définitivement – d’exister. D’une manière ou d’une autre, il sera toujours crucial de faire la différence entre violence et brutalité. D’abord pour une question d’assignation de la violence. Et par conséquent, et par-dessus tout, pour une question de justice.

La brutalité règne – mais qui porte la couronne -

Éco-terrorisme

Le président Anote Tong, chef d’État de Kiribati, un atoll du Pacifique de 90 000 habitants, considère l’émission incontrôlée de gaz à effets de serre comme une forme d’« éco-terrorisme », conduisant à l’engloutissement de certains territoires du fait de la montée des eaux provoquée par le changement climatique – phénomène mondial s’il en est. Phénomène brutal par excellence, qui exemplifie selon nous le degré de destruction auquel on peut désormais atteindre : portant atteinte aux conditions de possibilité de la vie, l’on peut du même coup détruire certaines sociétés, ancestrales ou récentes.

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