Périphéries

La culture : pour en finir avec la « lutte contre le terrorisme »

par François de Bernard  Du même auteur

Il est plus que temps de forger des concepts bien différents de celui de « lutte contre le terrorisme » revendiqué depuis 2001 par quelques leaders politiques, avec un succès comparable à celui de la fameuse « lutte contre la pauvreté » promue par la Banque Mondiale et le système onusien depuis plusieurs décennies.

L’une des principales impasses rationnelles auxquelles nous nous trouvons confrontés est que l’approche dominante du « terrorisme » est pour ainsi dire nodale. Elle vise des « noyaux durs », s’efforce d’identifier des centres idéologiques, de formation et de rassemblement d’où seraient conçues et diffusées les actions terroristes. Et elle le fait alors que tout indique, de manière bien éloignée, que le terrorisme contemporain est de nature rhizomatique, et même hypertextuelle, au sens de cet adjectif dans l’économie numérique.

À cet égard, imaginer que l’on va triompher du « phénomène » en s’en prenant à ses « berceaux », que l’on va « l’éradiquer » en frappant ces « foyers » névralgiques que seraient Téhéran et Damas, après Bagdad, c’est plus qu’une folie idéologique : c’est un crime contre l’esprit. Car le terrorisme est divers, pervers, multiforme, multidimensionnel, transversal, élastique, borroméen – incessamment recomposé et renouvelé. Parce qu’il n’est pas pyramidal, mais diffus ; parce qu’il n’est pas constitué selon des schèmes organisationnels classiques (et rassurants), mais tire parti de toutes les possibilités, de toutes les ressources, de tous les expédients actuels – électroniques, en particulier. Parce qu’il se « situe » aussi bien au cœur de Washington, de Moscou, de Khartoum, d’Islamabad ou de Delhi que dans des hameaux retirés du Wyoming, du Yémen, de Sri Lanka ou du Tadjikistan. Parce qu’il a investi massivement « la Toile », ses archipels les plus reculés, ses isolats linguistiques et communautaristes les plus difficilement accessibles, mais aussi bien des appareils d’État, des Églises, des sectes, des think tanks, des ONG, des conglomérats industriels et financiers.

L’idée que le terrorisme aurait une tête, qu’il pourrait être frappé à la tête, est une idée pauvre qui obère non seulement la compréhension de son essence, mais aussi toute conception alternative des voies et moyens de la lutte contre ses causes. Il nous faut donc partir d’un autre point de vue, à la fois pour se saisir du terrorisme et pour y « répondre ».

Ce point de vue pourrait être le suivant : il n’est pas d’autre réponse décisive et durable au terrorisme que le déploiement ou l’accentuation de politiques culturelles ambitieuses et dotées de moyens substantiels, ce à toutes les échelles politiques : multilatérale, étatique, régionale, interrégionale, locale… Mais, dira-t-on, quelle est cette « culture » qu’il s’agirait ici de favoriser - C’est la culture comme partage qui peut devenir un antidote puissant aux terrorismes contemporains. La culture entendue comme combinaison de ces trois formes de partage : le partage des vérités sur l’homme, son histoire et son devenir ; le partage des langues, des imaginaires et des représentations ; enfin, le partage des arts, sous leurs formes vives aussi bien que patrimoniales.

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