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La nouvelle chair à canon : la créativité périphérique prise dans l’étau de la lutte des élites

par Rastko Mocnik  Du même auteur

RADA IVEKOVIC : Au colloque auquel tu as participé, certains avaient voulu maintenir la distinction classique, mais encore utile, entre terreur (d-État) et terrorisme en réponse à celle-ci, les deux faisant système. Le langage politique journalistique a été fortement influencé par un brouillage sémantique et par l’aplatissement historique, de sorte que certains finissent par utiliser le seul terme de « terreur » indistinctement, ce qui a pour effet d-ignorer la terreur d-État. À la « terreur » ainsi créée répond alors la « guerre contre la terreur », justifiée comme guerre juste a priori par le plus fort (d-où les relents d-impérialisme attribués aux États-Unis). Les terroristes, ce sont les autres. S-impose alors d-analyser le rapport entre la guerre et le « terrorisme », ce que certaines présentations au colloque avaient tenté. S-impose aussi la question de la traduction, ainsi que du rôle du langage dans la perception et l’analyse de ces phénomènes. Je rappelle à ce propos que tu fus à tes débuts de ceux qui, en ancienne Yougoslavie, avaient étudié et critiqué le discours politique officiel et produit ainsi une torsion qui permettait une ouverture. Finalement, notre débat sur le terrorisme a bien eu lieu dans l’après 11 septembre 2001 ; c-est à partir de là que, selon plusieurs analyses, non seulement les proportions et l’échelle dans cet ensemble terreur/terrorisme ont changé, tout en renvoyant à de nouvelles guerres impériales et à l’internationalité de la mondialisation, mais encore toute la qualité du contexte socio-politico-historique. Simultanément, on entrevoit, avec la stagnation ou la récession économique, la fin de l’ère de la suprématie étatsunienne planétaire, même si elle peut encore faire beaucoup de dégâts. Or, c-est sans doute à cette dernière que correspondaient les attaques spectaculaires dont on a parlé. C-est la traduction de la terreur qui désormais va nous intéresser, dans les assemblages qui sont transétatiques et n-ont pas de limites territoriales ou même strictement idéologiques. Tu définis la terreur comme une verwandelte Form des contradictions du capitalisme. Cela voudrait-il dire que, dans cette phase du capitalisme qui fait apparaître plus que jamais ses contradictions, la terreur serait inévitable et serait finalement l’autre face de la mondialisation -

RASTKO MOCNIK : Rien de ce qui touche les hommes n-est inévitable ; toutes les choses humaines sont également susceptibles d-être autrement qu-elles ne sont. L-approche par die verwandelte Form, « la forme altérée »[1], peut paraître précieuse : cette catégorie que Marx ne conceptualise qu-implicitement ouvre une voie vers l’analyse des articulations entre des processus hétérogènes et des effets qui proviennent de leur interaction. Elle s-impose à propos du « terrorisme » qui paraît être une condensation décalée des contradictions fondamentales du capitalisme contemporain. Les jeunes idéalistes qui se font exploser pour combattre la domination exploitatrice de l’Occident impie vont à la lutte entre des élites périphériques pour la position des serviteurs compradores.

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