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Le terrorisme contemporain et ses conditions philosophiques

Le sensorium des Lumières

par Artemy Magun  Du même auteur

Dans les dernières décennies, le « terrorisme Â» est devenu non seulement une tactique de plusieurs groupes résistants dans le monde, mais une stratégie dominante qui caractérise la plupart des conflits militaires actuels et constitue la menace principale à la sécurité d’États qui ne sont officiellement en état de guerre contre personne.

Définissons le terrorisme, au moins pour les besoins de cet article, comme les actes de violence visant à intimider la population civile, soit pour des objectifs militaires ou politiques, soit simplement pour défendre une position peu populaire. Le trait spécifique du terrorisme contemporain – et qui est responsable de son importance actuelle sans précédent – est sa dépendance des médias comme moyen de propagation.

Cette définition est différente de la plupart des définitions juridiques contemporaines[1] qui parlent de l’intimidation en général (y compris contre les militaires, les policiers et les dirigeants) – dans ce dernier cas la définition devient trop large et permet de qualifier de « terroriste Â» n’importe quel acte de guerre. Mais cette définition est également différente de celle (typique chez certains critiques radicaux) qui qualifie de terroriste la violence de l’État lui-même à l’égard de ses opposants. Il s’agit là d’un cas de symétrie : si la violence est dirigée contre les opposants, et non contre des victimes arbitraires, on a alors affaire à un phénomène qui est, certes, répréhensible mais qui n’est pas assez spécifique pour être qualifié de « terroriste Â».

Il y a eu une montée continue du terrorisme (selon la définition ci-dessus), à partir des années 1980. Cette montée est liée à deux facteurs principaux : premièrement, le surgissement du fondamentalisme islamique global, provoqué par la révolution de 1979 en Iran et par la guerre de l’URSS en Afghanistan ; deuxièmement, la dissolution de l’Union Soviétique en 1991 et la fin de la Guerre froide. Ce dernier événement a drastiquement restructuré les relations internationales, conduisant à l’« intériorisation Â» du monde et de tous les conflits militaires[2], qui se sont en effet transformés en conflits internes ou en guerres civiles, du point de vue de la communauté mondiale. Ces « guerres civiles Â»[3] sont menées par les armées régulières des États occidentaux (qui jouent un rôle de police mondiale), et par les guérillas (qui utilisent le plus souvent des moyens terroristes). Dans le cadre d’un conflit interne et asymétrique entre les forces des pays hégémoniques qui sont invincibles sur le champ de bataille et les résistants qui utilisent des tactiques terroristes contre la population civile, y compris la population de ces pays hégémoniques, il est important, pour le succès de ces actes terroristes, que les pays hégémoniques (occidentaux, pour la plupart) soient démocratiques (c’est-à-dire que le pouvoir y dépende de l’opinion publique) et que les médias y soient libres de filmer les actes terroristes. Le terrorisme semble donc un choix rationnel : il opère parfois une provocation mais il parvient parfois aussi à une victoire stratégique (les actes terroristes en Espagne en 2004 qui ont conduit à la sortie des troupes espagnoles de l’Irak en sont un bon exemple).

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