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Le terrorisme global sur fond de posthistoire

par Francisco Naishtat  Du même auteur

Dès l’aube du xxie siècle l’opinion publique mondiale a été envoûtée par les images d’un nouveau terrorisme qui n’est pas reconnaissable sous les traits classiques de la violence subversive. Reproduit en temps réel à l’échelle du globe par une scène médiatique puissante, ce terrorisme a provoqué une angoisse générale dépassant les frontières nationales et s’est assorti d’un consensus sécuritaire portant atteinte aux démocraties et aux règles du droit international à partir d’une logique qui prend ses distances à la fois avec le pluralisme international et le réalisme politique, en inaugurant sans solution de continuité un type de guerre globale qui n’est pas limitée dans l’espace ou dans le temps.

La réponse de l’empire américain et de ses alliés est en effet la « guerre préventive », c’est-à-dire une « troisième guerre mondiale »[1], globale et illimitée, dont la direction est soustraite à la visibilité et au contrôle des publics démocratiques et qui s’est assortie d’une rhétorique renouant avec les figures eschatologiques de la lutte manichéenne contre le mal, n’étant en somme que l’image inversée des proclamations théologiques des terroristes dans les médias globalisés : dans les deux cas il s’agit, au nom de la « justice infinie »[2] et de la lutte contre le mal incarné par l’autre, de la figure d’une croisade d’extermination absolue et inconditionnelle légitimée par la morale ou la religion, sans aucune forme de médiation politique. Ce terrorisme, dont l’acte de naissance est l’attentat du World Trade Center en 2001, tient lieu, dans sa brutalité suicidaire et dans le type de réponse qu’il a suscité, d’appareil de dépolitisation et d’aplatissement démocratique.

La figure de la terreur, dans la rhétorique de la nouvelle « guerre » antiterroriste, aurait ainsi un voisinage sémantique avec la notion de mal radical, le radikale Böse kantien[3], une donnée si prétendument mystérieuse et enfoncée dans notre nature morale qu’elle relève d’une condition existentielle et ontologique, inexplicable par des causes historiques ou des structures sociales, se réduisant à une pure condition de la finitude humaine. Mais à la différence de Kant, pour qui le sujet du radikale Böse est l’individu ordinaire dans la condition conflictuelle de sa finitude universelle, c’est-à-dire chaque homme, le criminel terroriste, quant à lui, est dépeint sous les traits de la plus extrême inhumanité, figure brutale de l’Autre absolu, issue du monde barbare.

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