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Les souverainetés à l’épreuve de la contreterreur globalisée

par Alain Brossat  Du même auteur

Ce sont de ces petites nouvelles qui nous parviennent irrégulièrement, mais avec insistance : un imam égyptien, Oussama Moustafa Hassan Nasr, réfugié politique en Italie, enlevé en pleine rue à Milan en avril 2003 par des agents de la CIA, transféré au Caire, torturé quatre ans durant dans les prisons égyptiennes, relâché faute d’éléments le désignant comme un « djihadiste » et qui, sans fin, clame son innocence ; deux Libyens qui, après avoir été détenus à Guantanamo, ont été renvoyés dans leur pays d’origine et sont « disparus » depuis ; cinq Français, ex-détenus à Guantanamo, auxquels la justice française octroie, en décembre 2007, un supplément de peine d’un an de prison ; des vidéos de tortures infligées à des membres présumés importants d’Al-Qaida par des agents de la CIA et détruites en 2005 sur ordre de dirigeants de l’Agence de renseignement ; un détenu de Guantanamo, Omar Khadr, arrêté en Afghanistan à l’âge de 15 ans en 2002 et dont Robert Badinter réclame en vain qu’il soit enfin jugé par une juridiction pour mineurs ; des transports par des avions américains de « suspects de terrorisme » qui utilisent, à diverses reprises, l’île britannique de Diego Garcia, dans l’Océan Indien pour des escales techniques – et ce à l’insu des autorités de Londres ; un caméraman soudanais de la chaîne qatarie Al-Jazira arrêté en 2001 à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan par les forces de sécurités pakistanaises, livré à l’armée américaine, transféré à Guantanamo, libéré sans autre forme de procès six ans plus tard…tous ces faits épars, dont la presse se fait l’écho, nous apparaissent comme autant de bavures, relevant d’excès de zèle de la part d’autorités obsédées par la « lutte antiterroriste ».

À y regarder de plus près, il s’agit de tout autre chose : ces « faits divers » sont autant de manifestations de l’efficacité, des principes et des finalités d’un dispositif général dont nous allons tenter, ici, de décrire l’économie et d’évaluer la nouveauté.

De tels agissements des États-Unis sont appelés extraordinary rendition, que l’on traduit généralement en français par « transferts spéciaux ». Je rappelle ce que cette notion recouvre : des personnes, soupçonnées par les services de renseignements US d’avoir partie liée avec le complot islamiste mondial, sont saisies par des agents de l’autorité US, aux États-Unis ou dans tout autre pays où elles peuvent l’être, et transférées vers d’autres pays ou sites où elles vont être détenues, interrogées, torturées hors de tout cadre légal, soit par des agents des services spécialisés US, soit par ceux de pays complices de ces pratiques, par exemple en Ouzbékistan, au Pakistan, en Afghanistan, en Égypte, en Syrie… Ces transferts reposent sur l’existence d’un réseau aérien et d’un système de détention parallèles qui sont mondiaux, puisque des enquêtes ont fait apparaître, par exemple, que près de mille vols organisés par la CIA, avec escales sur le sol européen, ont utilisé l’espace aérien européen à cette fin depuis le 11 septembre 2001. Des pays aussi variés que l’Espagne, l’Allemagne, la Jordanie, l’Afghanistan, la Roumanie, la Pologne, Chypre, l’Albanie, la République tchèque y ont été impliqués[1].

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