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Sécurité, terreur et paradoxe démocratique

par Pradip Kumar Bose  Du même auteur

Démocratie et sécurité

Le terrorisme représente sans doute un défi d’un genre unique pour la démocratie quelle que soit la manière dont on le conçoit. Si les pays libéraux et démocratiques emploient les tactiques de bras de fer et que la police préfère l’action en réponse au terrorisme, cela voudra donc signaler la gloire des terroristes. Si de telles politiques sont acceptées par la société, alors vont apparaître des questions concernant la façon dont il faudra concevoir la justice, les droits de l’homme, l’application de la loi, les libertés civiles, etc. ; en quelque sorte une nouvelle façon de concevoir la culture politique de la société.

En un mot, le terroriste vise la légitimité de l’État et la culture politique de la société.

Dans plusieurs pays touchés par le terrorisme, le débat a pris la forme d’une dualité entre droits civils et sécurité. Quel que soit le fruit de ce débat, il sert à rappeler constamment que, pour une démocratie, une guerre contre le terrorisme sera une sale affaire. Elle touche au tissu moral de la société et met en question ses ultimes valeurs.

Il existe dans les démocraties libérales une tension qui surgit entre les idéologies libérales et les valeurs démocratiques. Tandis que la liberté signifie l’application de la loi, les droits de l’homme et la liberté individuelle, la démocratie désigne l’égalité, la souveraineté du peuple, l’identité entre gouverneur et gouverné. Apparemment ces deux principes ne sont jamais complètement conciliables, ce qui engendre une tension politique qui devient difficile à maîtriser[1]. La nation exige que la liberté qui fut arrachée soit préservée à tout prix. Cependant, Carl Schmitt avance l’idée que si la doctrine libérale trouve que les individus et les nations peuvent vivre en paix dans le respect mutuel de leurs autonomies respectives, le libéralisme ne provoquera point une nouvelle organisation de la société pour faire face à une éventuelle menace[2].

Les principes libéraux constituant la nation fondent toutes les valeurs dans la liberté individuelle et les droits des individus, mais aucune dans les exigences de la sécurité nationale.

De toute évidence, l’individualisme libéral ne peut pas demander aux citoyens de se sacrifier pour la nation. Par contre, une des prémisses du libéralisme c’est qu’il peut appeler les individus à participer à une guerre uniquement si celle-ci se présente comme morale et juste. Cependant, de telles prétentions sont souvent des prétextes pour se préserver soi-même ou pour cacher d’autres motivations telles que la cupidité. Autrement dit, il existe au sein des démocraties libérales une intrication paradoxale entre la politique (préservation personnelle) et la norme. La coexistence contradictoire du moral et de l’immoral réside au cœur de la théorie du contrat social libéral, comme on peut le relever dans la rhétorique américaine de la guerre contre le terrorisme. Ainsi donc faudrait-il assumer « l’identité du peuple » comme étant intrinsèquement fractionnelle et aboutir ainsi à des idées conflictuelles sur ce qui menace l’existence de la nation, ou bien se baser sur l’argument de Schmitt qui considère que le peuple est une « entité » préexistante dont la présence est aussi évidente que celle d’un individu.

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