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Terror/isme comme politique ou comme hétérogénéité

Du sens des mots et de leur traduction

par Rada Ivekovic  Du même auteur

Acquis avec difficulté par la création des Nations Unies et durant la guerre froide, l’équilibre garantissant le respect de règles internationales et préservant l’idéal généralisé de l’État de droit (the rule of law) a vécu. Le terrorisme d’État souvent apparenté à l’anti-terrorisme est maintenant justifié par avance comme étant au service d’objectifs défensifs. Mais il n’en va pas de même pour tous les États. Au sens large, le terrorisme d’État inclut la terreur para-étatique, les stratégies de contre-insurrection internationales, les guerres, la torture, les transferts spéciaux, l’extraterritorialité et l’extra-légalité de détention, la détention secrète, les sécheresses produites par l’homme, la pollution, les perturbations climatiques, les famines, l’émigration forcée, la terreur contre les femmes, le trafic d’humains, le tourisme sexuel, le racket armé, ainsi que les attentats-suicide comme forme de « résistance suicidaire », etc.

Commençons par quelques définitions de la terreur. « Les pionniers du libéralisme considéraient que la terreur était une fonction légitime attribuée à l’État ». Les philosophes des Lumières accusaient la monarchie de régner par la terreur. Finalement, ce fut la chute ou bien l’échec démocratique de la Révolution française qui, en divisant la nation, a constitué le moment de l’histoire plus connu sous le nom de « Terreur » (entre autres épisodes de terreur). Le peuple devait être gouverné par la raison, et l’ennemi par la terreur. On oppose alors terrorisme et raison, bien qu’ils soient interdépendants. Quand l’État perpètre le terrorisme contre sa propre population, il s’agit pourtant bien de « terreur »[1]. L’État commence par terroriser le peuple, ce qui produit une homogénéisation nationale ou religieuse. La peur pour sa vie, sans aucune haine intrinsèque de l’autre, est à elle seule un déclencheur de violence[2].

C’est sur le terrorisme que l’État assoit la légitimité de sa politique sécuritaire et de contre-insurrection, ainsi que celle du traitement plus favorable des nationaux par rapport aux ressortissants étrangers[3]. Le terrorisme et l’État évoluent ensemble dans un cycle entier d’interdépendances. Même si les morts enregistrés au sein de la population civile sont généralement comptabilisés comme dommages collatéraux, les « terroristes » ciblent souvent délibérément des civils afin de frapper l’État, un système politique, un gouvernement. Ils agissent dans un champ où la contestation démocratique est théoriquement possible mais ils ont plutôt choisi, ou ont été obligés, d’employer des moyens violents dans leur lutte. Ils préfèrent demeurer en marge de toute représentation politique. Qu’ils soient désignés comme « terroristes » signifie qu’on ne leur reconnaît aucun statut politique, et qu’ils essayent d’accéder au champ politique dans un contexte répressif. Il n’existe pas de « terroristes » connus (ou survivants) en régime totalitaire. Pour qu’ils puissent exister, il faut un minimum de démocratie ou d’espace politique, bien que ce dernier les exclue. Les « terroristes » considéreront toujours que ce minimum n’est pas suffisant.

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