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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

La destruction de Titled Arc de Richard Serra en 1989 marque un tournant dans l’analyse de l’art public. Celui-ci fait désormais l’objet de nombreuses controverses impliquant les artistes, les institutions gouvernementales et les usagers. L’article analyse d’une part les transformations de l’art public dont la commande met plus l’accent sur les aspects utilitaires des œuvres dans leur contexte d’installation que sur leur capacité d’interrogation critique. Il discute d’autre part les tactiques des usagers, partagés entre démarches participatives et contestation plus radicale.

Parler de sculpture publique semble à bien des égards relever de la contradiction dans les termes. Comment une pratique artistique, conçue comme une investigation formelle auto-référencée et dont la production est destinée à la seule contemplation esthétique pourrait-elle porter les valeurs partagées par toute une société - Et, plus encore, comment pourrait-elle répondre aux attentes si diverses et souvent hétérogènes des différents éléments qui la constituent - Les innombrables controverses que suscite aujourd’hui la sculpture indiquent bien que sa place dans l’espace public ne va plus de soi.

Pourtant, s’il y a un art dont la vocation fut d’être publique, c’est bien la sculpture. Durant l’Antiquité grecque et romaine, comme pendant tout le Moyen-Âge chrétien, les sculpteurs, après leur période d’apprentissage, établissaient leur atelier pour y concevoir et y réaliser des œuvres principalement destinées à prendre place dans l’espace public, notamment dans des lieux de célébration du pouvoir religieux ou séculier. La production artistique s’adossait à des modèles collectifs, effaçant les différences individuelles en les considérant comme des variantes d’un esprit commun. Elle exprimait moins la vision personnelle des artistes que leur capacité à traduire, dans une forme reconnaissable, des perspectives communes(1). Les premières sculptures publiques ont ainsi pris la forme de la statuaire et du monument, à teneur religieuse ou politique. Elles incarnaient les valeurs des classes dirigeantes ou de leurs institutions et devaient être regardées comme une manifestation de leur autorité. Quand le pouvoir changeait de régime, les styles et les figures n’étaient plus les mêmes, signifiant clairement l’avènement d’une ère nouvelle. Néanmoins, la fonction sociale de la statuaire et du monument était de subsumer les aléas du pouvoir dans des formes qui traduisaient la permanence de la société dans son rapport à elle-même.

Cette conception de la sculpture n’est bien sûr plus la nôtre. La longue bataille menée par l’Académie des Beaux-arts puis par l’idéalisme, le romantisme allemand et enfin le modernisme a rendu tangible l’idée d’une sphère autonome de l’art, invitant la sculpture à s’affranchir de ses anciennes tutelles politiques et religieuses pour explorer les potentialités de son propre médium. Considérée comme un art du beau, la sculpture constitue désormais un objet de contemplation esthétique, relevant d’un mode de production et d’expérience étranger à celui des objets usuels. Cette autonomisation qui soustrait la sculpture à ses fonctions sociales serait paradoxalement ce qui garantirait sa puissance critique. L’artiste, distinct du corps social, s’est ainsi vu conférer une vocation prophétique portant aussi bien sur le devenir de l’art que sur celui de la société. Comme le dira clairement Schiller dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, l’artiste est devenu l’instituteur de l’humanité, instruisant le public par ses œuvres. Cet idéal de l’art pour l’art demeure pourtant traversé par des contradictions qui rendent difficiles, voire impossibles, son expression dans l’espace public. Comme l’a bien vu Walter Benjamin dans son étude sur Baudelaire, le fait d’avoir abandonné le statut d’artisanat, de récuser, du moins en droit, le mécénat privé ou public et les formes de protection académique au nom de l’autonomie de l’art n’a fait qu’exposer davantage les artistes au dictat du marché. L’idée d’une totale indépendance de l’art est immédiatement contredite par son statut de marchandise et fait dépendre la sculpture de puissances hétéronomes.

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