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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

De fait, la sculpture publique moderne n’a jamais gagné sa véritable autonomie. Elle se tient à la place qu’elle occupait précédemment. On la retrouve en effet devant les bâtiments d’État dans le cadre du 1 % artistique français (1951) et du programme Arts-in-Architecture états-uniens (1961) qui prévoit qu’un pourcentage du coût d’un bâtiment fédéral est destiné à la création d’une œuvre d’art. La ville de Chicago a financé Flamingo d’Alexandre Calder qui se tient devant le Federal Center et la sculpture de Picasso devant le Richard J. Daley Center. De façon similaire, la sculpture publique vient prendre place sur le parvis des grandes entreprises privées qui la mobilise comme un outil de représentation ou de prestige vis-à-vis de leurs actionnaires. RFR Holding, une grande compagnie immobilière, a ainsi installé en 2002 devant le Seagram Building de New York un grand mobile de Roy Lichtenstein, Brush, puis Teddy Bear en 2011 une sculpture en bronze réalisée par Urs Fischer représentant un ours en peluche gigantesque. Quel que soit le caractère auto-référencé de ces œuvres, il est difficile de ne pas y voir une forme de représentation du pouvoir politique ou économique, affectant la signification même de la sculpture. L’aspect instrumental de ces sculptures n’échappe d’ailleurs pas au public. Au-delà de leur esthétique moderniste ou kitsch, les controverses qu’elles ont suscitées ont porté sur le fait qu’elles contribuaient à la valorisation économique du bâti plus qu’à l’amélioration du cadre de vie. On remarquera ensuite que la sculpture publique a pris littéralement la place des monuments traditionnels mais sans remplir pleinement leur fonction mémorielle. Jamais conçues comme des mémoriaux, ces œuvres n’en soulèvent pas moins des attentes publiques sur leur contenu commémoratif, ou du moins sur leur signification. Ces attentes sont d’autant plus grandes que ces œuvres représentent des formes abstraites peu accessibles. Broken Obelisk de Barnett Newman, par exemple, est un obélisque renversé dont le sommet repose sur un socle pyramidal et dont le pied, pointé vers le haut, est brisé. L’œuvre apparaît de prime abord comme un monument sans référence. Mais placée à Washington, non loin de l’obélisque dédié au premier président des États-Unis, l’œuvre de Newman semblait lui faire insulte et, plus généralement, porter atteinte aux valeurs civiques américaines. La polémique fut si grande que l’œuvre dut être déplacée en 1969. Certains artistes ont bien tenté de répondre à la critique de l’abstraction en proposant des œuvres figuratives. Mais leur sens n’étant pas identifiable, elles n’ont pas recueilli davantage l’assentiment du public. Hare on Bell de Barry Flanagan ou Clothpin, Pool Balls ou Spitzhacke de Claes Oldenburg, représentant des ustensiles géants placés au cœur de ville ont été critiqués pour leur aspect décoratif.

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