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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

On pourrait penser ici que l’incapacité de la sculpture à se voir reconnaître par le public tient à son statut d’art moderne, tel que l’a défini Clement Greenberg : un art centré sur les potentialités de son propre médium, mu par l’épiphanie de sa vérité ontologique, indifférent à l’espace où il prend place. C’est là l’hypothèse défendue par Rosalind Krauss dans son célèbre essai « La Sculpture dans un champ élargi(2) ». La faillite de l’art moderne serait d’avoir pensé la sculpture indépendamment de son site, en se distinguant de l’architecture et du paysage. En revanche, « pour l’art post-moderniste, la pratique se définit en fonction non d’un médium donné – ici la sculpture – mais d’opérations logiques effectuées sur un ensemble de termes culturels, et pour lesquels tout médium peut être utilisé(3) ». En ne se centrant plus sur l’objet mais sur les relations qu’il met en scène dans un espace donné, les sculpteurs post-modernistes comme Marry Miss, Richard Serra ou Robert Smithon parviendraient à produire des œuvres appropriées au site (site specific). Ce tournant phénoménologique conférerait ainsi à la sculpture le sens du lieu qui lui faisait jusque-là défaut. Le sort réservé à Tilted Arc du sculpteur Richard Serra infirme en partie cette hypothèse.

L’affaire Tilted Arc

En 1981, Richard Serra installe sa sculpture Tilted Arc sur Federal Plaza à New York. L’œuvre a été commandée deux ans plus tôt dans le cadre du programme Arts-in-Architecture du General Services Administration (GSA). Tilted Arc a la forme d’un mur incurvé et légèrement incliné, en acier Cor-Ten de 3,7 m de long, 3,7 m de haut et 6,4 cm d’épaisseur. La plaque d’acier, fixée dans les structures existantes de la place, coupe celle-ci en deux. Il est donc impossible de traverser la place et ses usagers sont contraints de contourner cette grande plaque d’acier. C’est là le but recherché par Serra. Selon lui, « le spectateur devient conscient de lui-même et de son mouvement au travers de la piazza. La sculpture change lorsqu’il se déplace. La contraction et l’expansion de la sculpture résultent du mouvement du spectateur. Pas après pas, la perception de la sculpture mais aussi de l’environnement change ». Serra décline ici un dispositif spatial éprouvé dans ses œuvres de la même époque, notamment avec Waxing Arcs (1980), T.W.U. (1980) et St. John’s Rotary Arc (1980). Il s’agit à chaque fois de produire une œuvre appropriée au site (site-specific), de modifier ce dernier par l’introduction de la sculpture et d’impliquer le spectateur dans un processus créatif et exploratoire où, à travers une série d’interactions, il accède à une compréhension phénoménologique de l’espace qui l’entoure. Tilted Arc se distingue cependant de ces œuvres dans la mesure où il transforme radicalement l’usage de la piazza et ne laisse que très peu d’alternatives aux « spectateurs ».

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