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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

Peu de temps après son installation, la sculpture suscite le mécontentement général et une pétition, signée par 1 300 usagers de la Federal Plaza est envoyée au GSA. Un membre du Congrès et un juge fédéral demandent le retrait de l’œuvre en raison de sa laideur. L’architecte du Jarvits Building, le bâtiment de la piazza, s’oppose lui aussi au maintien de la sculpture parce qu’elle supprime plusieurs voies d’accès et visuel et piéton, détruisant ainsi la logique du lieu. En 1984, cette protestation s’intensifie lorsque William Diamond, l’administrateur régional du GSA, décide de tenir une audition publique pour déterminer si Tilted Arc doit être ou non déplacée. L’audition se tiendra en mars 1985. 180 personnes seront entendues. Les opposants à Tilted Arc manifesteront, de façon ostentatoire, le dégoût que leur inspire la sculpture et contesteront l’arbitraire d’un dispositif spatial qui les prive de l’usage de la place. Les défenseurs de Serra, principalement issus des milieux de l’art, attesteront non sans paternalisme de la valeur esthétique de l’œuvre, de sa dimension volontairement critique et de l’impossibilité de la déplacer en raison de sa spécificité contextuelle et de la liberté d’expression artistique protégée par le premier amendement de la constitution américaine. Après trois jours d’audience, un jury de cinq personnes, présidé par William Diamond, votera à quatre contre un en faveur du déplacement de la sculpture. Malgré le procès que Richard Serra intentera à la GSA, la cour fédérale et la cour d’appel débouteront l’artiste. Le 15 mars 1989, le gouvernement des États-Unis détruit Tilted Arc, coupant la sculpture en trois morceaux, afin de la stocker et de la remonter éventuellement ailleurs.

La décision de déplacer Tilted Arc constitue un sujet hautement controversé depuis la fin des années quatre-vingt aux États-Unis et en Europe. Il soulève nombre de questions sur le rôle de l’État, de l’artiste et du public : les citadins ordinaires sont-ils compétents pour juger de la valeur d’une œuvre d’art ou cette prérogative incombe-t-elle exclusivement aux experts - L’art public est-il l’expression d’une pratique artistique indépendante des attentes du public ou doit-elle s’en faire le porte-parole - Les politiques culturelles peuvent-elles imposer au public des œuvres impopulaires au nom de la liberté d’expression des artistes ou doivent-elles promouvoir un art public plus consensuel - Toutes ces questions indiquent que les controverses sur l’art public ne concernent pas seulement la qualité esthétique des œuvres et ceux qui sont autorisés à en juger. Elles interrogent plus radicalement la légitimité des artistes à statuer, contre le public, sur ce qu’est ou ce que devrait être la sphère publique.

Comme le dira explicitement Danny Katz, l’un des opposants à Tilted Arc : « La faute incombe à tous les acteurs de ce projet pour avoir oublié l’élément humain. Je ne pense pas qu’il faille situer le problème au niveau d’une dispute entre les forces de l’ignorance et celles de l’art, ou de l’art contre le gouvernement. Je blâme moins le gouvernement parce qu’il a outrepassé depuis longtemps toute dimension humaine. Mais j’attendais beaucoup plus des artistes. Je ne m’attendais pas à entendre la position arrogante selon laquelle l’art justifie d’entraver les joies simples liées aux activités humaines sur la piazza. […] Je peux tout accepter dans l’art sauf qu’il soit une attaque physique et une destruction complète des activités humaines, aussi pathétiques soient-elles. Aucune œuvre d’art réalisée avec un mépris pour l’humanité ordinaire et sans respect pour ce qu’il y a de commun dans l’expérience humaine ne peut être grande(4) ».

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