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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

La question est donc de savoir si un espace public peut être le lieu de la libre expression de l’artiste indépendamment des attentes et des besoins de ceux qui en font usage. Pour Harriet Sennie, Tilted Arc constitue un « précédent dangereux » qui établit la priorité des propriétaires et des usagers d’un espace sur le droit moral de l’artiste(5). Greg Horowitz ajoute que le rejet de l’œuvre n’est rien de moins qu’un rejet de la dimension critique de l’art et de sa puissance de déplacement(6). Comme le dira Serra lui-même, « la fonction de l’art n’est pas de plaire. Il n’est pas démocratique. Il n’est pas fait pour les gens ». Mais peut-il être fait contre eux - C’est là le point mis en avant par Michael Kelly pour qui la dimension critique de l’art et l’inclusion démocratique du public n’ont rien d’antithétique. Si Tilted Arc ne fonctionne pas c’est précisément parce que Serra ne parvient pas à penser la dimension humaine du public, qu’il réduit au statut abstrait de trafic. L’œuvre de Serra, en dépit de son tournant phénoménologique, n’est pas spécifique au site comme le croit Rosalind Krauss. Elle reste moderne en ce qu’elle pense sa relation au site contre l’architecture et contre les usagers. Mais pour qu’elle soit spécifique, il eut fallu qu’elle ne réduise pas l’épaisseur du monde vécu aux éléments d’un dispositif spatial. Autrement dit, qu’elle se mette à l’écoute du public.

La leçon des controverses

Tilted Arc marque incontestablement un tournant. Avant la fin des années 1980, la définition et la production de l’art public dépendaient des artistes, des historiens ou critiques d’art et de l’État, en excluant quasi systématiquement le public. Certaines institutions, comme la National Coalition Against Censorship créée en 1974 aux États-Unis, avaient explicitement pour mission de préserver la liberté d’expression des artistes et d’offrir au public un accès démocratique à l’art en dépit du caractère impopulaire de certaines œuvres et des controverses qu’elles pouvaient susciter. Cette conception arrogante et paternaliste de la démocratisation artistique est désormais révolue. Il est clair qu’à la différence d’une œuvre d’art destinée exclusivement à la contemplation privée, la sculpture publique ne fonctionne pas comme un pur objet esthétique. De façon générale, l’art public ne peut plus être conçu par l’artiste comme le lieu d’une investigation formelle autoréflexive. Celui-ci doit au contraire subordonner ses intentions aux demandes et aux besoins complexes des habitants et usagers, qui devraient être consultés lors de l’installation d’une œuvre dans leur quartier de résidence ou de travail.

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