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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

Il importe en effet de garder en tête la différence de nature qui distingue l’art public de l’art muséal car trop d’artistes et de critiques ont abusivement considéré l’espace public comme une scène artistique élargie. Ce fut bien sûr le cas de l’art public moderne mais aussi celui des artistes qui, à partir des années soixante-dix, ont cru promouvoir un « art contextuel » simplement en le situant dans la rue, croyant naïvement se rapprocher du public et comprendre ses préoccupations tout en le privant de sa voix(7). En réalité, le contexte muséal ou urbain détermine entièrement les conditions de production et de réception des œuvres, déterminant directement leur signification sociale. Les musées d’art accueillent pour une large part des artefacts qui ont été conçus comme des œuvres d’art et qui ne pourraient pas se tenir dans l’espace public, en raison de leur fragilité. Par définition, la question de la nature de ces œuvres ne se pose pas. Plus exactement, cette question est résolue dès que les conservateurs décident d’accepter une œuvre comme pièce de leur collection. Les controverses qui peuvent avoir lieu ne concernent donc que les amateurs d’art. Elles portent exclusivement sur la valeur esthétique des œuvres et sur la responsabilité des conservateurs. En revanche, dès qu’une œuvre sort des enceintes du monde de l’art (ateliers, galeries, musées) pour se placer dans la rue, elle s’impose de gré ou de force à un public qui doit en faire l’épreuve quotidienne. Dès lors, les évaluations dont elle fait l’objet et les controverses qui s’ensuivent souvent ne relèvent plus du seul jugement de goût mais s’inscrivent dans un agenda social plus large. Elles peuvent porter sur le contenu politique ou moral de l’œuvre, sur le caractère approprié de sa thématique, sur son site d’installation ou encore sur le bien fondé des dépenses publiques qu’elle engendre. C’est pourquoi, contrairement à l’art muséal, l’art public est contraint de justifier constamment son utilité sociale.

En 2005, Ixia, un think tank britannique consacré à l’art public, avait ainsi publié une liste d’attentes récurrentes concernant l’apport de l’art aux places publiques ainsi qu’aux personnes. Il y apparaissait que l’art public devait, entre autres choses, améliorer l’environnement physique, créer un sens du lieu spécifique, contribuer à la cohésion sociale et au bien-être, accroître la valeur économique du site et réduire le taux de criminalité. Ces critères sont significatifs à plus d’un titre. Ils montrent que l’art public n’est plus appréhendé à partir de valeurs nationales (unité, identité ou destin de la nation) ou supranationales (le beau, la dimension critique et émancipatrice de l’art) mais à partir de sa valeur sociale(8). Désormais, c’est le rôle de l’art comme facteur d’intégration et de dynamisation sociales, y compris dans ses retombées économiques, qui est mis en avant. L’accent porté sur la fonction sociale de l’art indique clairement que cette dernière n’est plus tenue pour acquise, ni par les institutions ni par le public. Loin de laisser l’artiste à son autonomie, il s’agirait donc plutôt de lui rappeler que la vocation de l’art public est d’être au service de ce qui, précisément, est public.

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