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La sculpture controversée. Réflexions sur l’avenir d’un art public

par Philippe Simay  Du même auteur

Si une meilleure prise en compte de la dimension sociale s’avère nécessaire, réduire cette dernière à un cahier des charges s’avère préjudiciable pour l’avenir de l’art public. Le risque est grand en effet de passer directement de l’égotisme de l’art public moderne à un art consensuel dépourvu de toute profondeur. Rosalyn Deutsch soulignait déjà en 1998 que le nouvel art public, notamment celui qui prend la forme de mobilier urbain (fontaine, abri, banc, etc.) ne se pense déjà plus comme une force de déplacement politique mais comme un facteur d’intégration de l’environnement dont il résorbe les contradictions(9). La tendance s’est renforcée tant l’art public participe de la nouvelle économie des villes, notamment celle des villes créatives, qui l’utilise comme un outil de valorisation des quartiers en déprise. Sous couvert d’utilité sociale et de bien-être, l’art public contribue ainsi à supprimer de l’espace urbain ses éléments dérangeants et à en interdire différents usages. Cette stratégie de pacification et de contrôle ne renforce bien sûr pas la cohésion sociale mais produit d’avantage d’exclusion. Elle implique in fine la désagrégation du domaine public, au sens où l’entend Hannah Arendt, dans la mesure où il détruit la pluralité des perspectives qui le constituent.

On aurait tort de croire que ces évolutions scellent le destin de l’art public car il y a toujours un fossé entre la production de l’espace et l’usage qui en est fait. Les controverses sur l’art public l’attestent suffisamment : les relations entre les politiques culturelles et les conceptions ordinaires de l’espace urbain ne coïncident pas. Comme l’analyse très justement Kim Babon, ces controverses ne portent pas sur l’art lui-même mais sur sa place dans l’espace urbain, et c’est ce qui en fait tout l’intérêt. Elles représentent des moments privilégiés où les citadins, les artistes, les institutions et parfois les politiciens explicitent et confrontent leurs représentations et leurs pratiques de l’espace urbain. Les controverses constituent des brèches dans le processus souvent implicite de production de l’urbain. En racontant la façon dont l’espace est vécu et partagé, elles rendent visible la façon dont il est conçu, façonné et détruit(10).

Les controverses sur l’art public doivent ainsi être envisagées autrement, en s’intéressant moins aux œuvres et davantage aux acteurs qu’elle mobilise. Il apparaît tout d’abord que dans une société multiculturelle comme la nôtre, marquée par la diversité des opinions religieuses, politiques et morales ainsi que par la pluralisation des formes de vie, les controverses offrent une opportunité particulière pour certains groupes minoritaires. Elles leur permettent d’émerger sur la scène publique, de faire valoir leurs droits et d’obtenir une forme de reconnaissance. La controverse sur la sculpture Abraham and Isaac de George Segal, installée en 1978 dans le campus de Kent State (Ohio), le montre bien. Le thème choisi par Segal évoque les événements du 4 mai 1970 où la Garde nationale avait tiré sur des opposants à la guerre du Vietnam. Comme le patriarche hébreu, l’armée, au nom d’un commandement supérieur, acceptait de sacrifier le peuple américain. La sculpture suscita de vives polémiques, principalement du fait de son antipatriotisme. Mais elle provoqua aussi la colère de plusieurs associations gay car la représentation d’Abraham, couteau à la main, s’apprêtant à sacrifier Isaac qui le supplie à genoux, avait des connotations sexuelles très explicites. Sans présumer des intentions de l’artiste, qui réalisera en 1980 à Greenwich Village une sculpture explicitement intitulée Liberation Gay, cette controverse a permis aux associations gay d’obtenir une visibilité médiatique et de récuser une représentation stéréotypée de l’homosexualité masculine, largement partagée aux États-Unis. Il en est de même aujourd’hui avec la controverse sur les sculptures de Tracey Emin, représentant deux arches en forme d’hijab, placées à l’entrée et à la sortie de Brick Lane. Dans ce quartier défavorisé de l’est londonien, où les minorités culturelles sont a priori écartées des processus de décision politique, ces sculptures ont conduit les musulmans à dénoncer une œuvre présentant une image univoque de l’Islam, qui avalise le port du voile alors que son usage reste controversé. La sculpture non seulement conduirait à diviser la communauté musulmane mais contribuerait aussi à attirer injustement l’attention sur elle dans un quartier où les tensions raciales sont importantes. La controverse, d’abord portée par les femmes musulmanes, a donc permis de mettre en évidence l’importance d’une représentation politique égale des divers groupes culturels d’un quartier cosmopolite.

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