Périphéries

Comment penser le temps présent ? De l’ontologie de l’actualité à l’ontologie sans l’être[1]

par Gabriel Rockhill  Du même auteur

La pensée épocale

De « l’ère postmoderne » à « l’époque postindustrielle » et « l’âge numérique », on ne cesse de proposer des étiquettes pour le temps présent. Trouver le concept capable de cerner la nature de celui-ci, et ainsi dire vrai sur le propre de notre époque, c’est en effet un des soucis théoriques majeurs de nombreux penseurs actuels. Mais on prête moins d’attention à la logique historique dont un tel souci dépend. Par logique ou ordre historique, j’entends le mode d’intelligibilité pratique de l’histoire qui nous dote de schèmes temporels, de méthodologies et de positivités patentes. Dans le cas de la recherche du concept le plus à même de saisir le fond de notre ère, il va sans dire, par exemple, que le temps présent est un phénomène singulier, qu’il est identifiable et délimitable, qu’il mérite d’être interrogé en et pour lui-même, qu’il a une nature propre et qu’un seul et unique concept serait capable de la cerner. Une telle recherche s’inscrit alors dans un ordre historique dominé par ce qu’il convient d’appeler la pensée épocale. Celle-ci peut être entendue de manière générale comme la réduction de l’histoire à une chronologie périodique et, de manière plus spécifique, comme la tentative de cerner – à la limite avec un seul concept épocal – la nature d’une ère, ou d’un sous-ensemble important de celle-ci.

Il peut s’avérer que l’interrogation sur la nature du temps présent se montre plus révélatrice de notre conjoncture historique que les réponses apportées. C’est du moins ce que suggère Michel Foucault dans plusieurs textes écrits à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Il y entame une réflexion sur ce qu’il propose d’appeler « l’ontologie de l’actualité » en soulevant une question fondamentale : d’où vient, sur le plan historique, cette interrogation – si caractéristique de notre conjoncture – sur l’être même du temps présent ? En posant une telle question, il tente de resituer dans l’histoire une certaine forme de questionnement historique. Il dénaturalise ainsi notre relation à la contemporanéité – qui est loin d’être invariable – ainsi que notre façon de penser l’actualité. Et il ouvre de la sorte la possibilité d’une critique historique de la pensée épocale.

Sa réflexion sur l’ontologie de l’actualité tourne autour d’Emmanuel Kant, et notamment de son essai « Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784). Il souhaite y repérer ce qui est peut-être la première formulation de la question « qu’est-ce que notre actualité[2]? ». Depuis le jour où Kant s’est interrogé sur cette question, la philosophie aurait acquis, selon Foucault, une nouvelle dimension : « s’est ouverte pour elle une certaine tâche qu’elle avait ignorée ou qui n’existait pas pour elle auparavant, et qui est de dire qui nous sommes, de dire : qu’est-ce que notre présent, qu’est-ce que ça, aujourd’hui [sic][3] ». Cette tâche est à la fois historique et anthropologique, car il s’agit d’une ontologie de l’actualité qui est tout à la fois une ontologie de nous-mêmes : « je crois que l’activité philosophique conçut un nouveau pôle, et que ce pôle se caractérise par la question, permanente et perpétuellement renouvelée : “Que sommes-nous aujourd’hui ?”[4] ». Le philosophe de Königsberg aurait répondu à cette question centrale de manière presque entièrement négative, en définissant le temps présent « comme une Ausgang, une “sortie”, une “issue” » : « Il cherche une différence : quelle différence aujourd’hui introduit-il par rapport à hier[5] ? ». Il n’est donc pas du tout étonnant de voir Foucault lui-même s’identifier directement à cette lignée de penseurs : « Kant, Fichte, Hegel, Nietzsche, Max Weber, Husserl, Heidegger, l’école de Francfort ont tenté de répondre à cette question. M’inscrivant dans cette tradition, mon propos est donc d’apporter des réponses très partielles et provisoires à cette question à travers l’histoire de la pensée[6] ».

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