Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Traduit par Michel Riaudel.

Si le passé insiste, c’est par l’exigence vitale et implacable d’activer au présent ses germes d’avenir enfouis.
Walter Benjamin, psychographié

Une véritable frénésie d’archives s’est emparée du territoire globalisé de l’art, ces vingt dernières années : des recherches universitaires aux expositions reposant intégralement ou en partie sur l’archive, en passant par une compétition effrénée entre collectionneurs privés et musées autour de ces nouveaux objets de désir… Assurément, on ne peut voir là seulement le fruit d’un simple hasard.

Il importe donc, dans ce contexte, de s’interroger sur les politiques d’archives, dans la mesure où il est bien des manières d’envisager les pratiques artistiques que l’on veut inventorier. Ce qui distingue ces politiques ne tient d’ailleurs pas tant aux choix techniques guidant la production d’une archive, qu’à la force poétique que le dispositif proposé est lui-même apte à véhiculer. Je pense à sa capacité de faire en sorte que les pratiques inventoriées puissent activer au présent des expériences sensibles, forcément différentes de celles qui furent originellement vécues, mais en leur conservant une même densité critique. Devant cette perspective, une question se pose aussitôt : à quoi ressemblerait un inventaire en lui-même poétique, ou pour le dire autrement : comment produire une archive non pas sur mais au service d’une expérience artistique, sans s’en tenir au pur catalogage, prétendument objectif ?

Problématiser cette distinction appelle au moins deux autres séries de questions. La première porte sur le type de poétiques inventoriées. De quelles poétiques parle-t-on ? Y a-t-il entre elles quelque point commun- Relèvent-elles de contextes historiques similaires ? Que signifie « inventorier des poétiques » ? En quoi cette opération diffère-t-elle de l’inventaire d’autres objets et/ou documents ? La seconde série de questions tient à la situation dans laquelle s’inscrit cette fureur d’archives : pourquoi un tel désir jaillit-il dans le contexte actuel ? Quelles politiques de désir sous-tendent ces diverses initiatives d’inventaire, leur essor, la façon dont elles se présentent ? Mon intention est ici d’esquisser quelques pistes en direction de réponses possibles.

Partons du constat indéniable qu’une telle soif d’archives porte de fait sur un objet privilégié : l’ample diversité des pratiques artistiques qu’on a pris l’habitude d’appeler « critique institutionnelle » et « conceptualisme », et qu’on voit fleurir de par le monde dans les années soixante/soixante-dix. Elles résultent d’une accumulation, dans le régime de l’art, de déplacements tectoniques qui, passé un certain seuil d’instabilité, débouchent sur la formation d’une vaste gamme de propositions entièrement nouvelles. Les imperceptibles désordres qui agissent ce territoire finissent par faire corps et transforment irréversiblement son paysage. On sait qu’à cette époque, un peu partout, des artistes ont fait du pouvoir qu’avait le « système de l’art » de déterminer leurs œuvres la cible de leurs investigations. La pratique artistique s’est alors donné comme perspective d’expliciter et de problématiser ce pouvoir de détermination, dont elle a cherché à se déprendre. Cette opération est devenu l’épine dorsale de sa poétique, la condition même de sa puissance pensante – en laquelle réside à proprement parler la vitalité d’une œuvre, le virus dont elle est porteuse. Mais cette compulsion d’archives n’embrasse pas à l’identique toutes les pratiques artistiques de cette époque, au sein de ce mouvement. Elle touche en particulier celles produites hors de l’axe Europe de l’Ouest/États-Unis et de sa version de la modernité. Ces pratiques ont été incorporées par l’histoire de l’art, que cet axe a constituée en pensée hégémonique ; c’est à son aune qu’ont été interprétées, classées, étiquetées les productions artistiques du reste du monde. Cette cartographie hiérarchisée, omniprésente dans la production critique, a entraîné un certain nombre de distorsions dans la lecture de ces pratiques, dont la réception et la dissémination ont été polluées par les effets toxiques qui en découlent.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8