Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Le charme est rompu

Cependant, le processus de globalisation gagnant du terrain ces dernières décennies, l’histoire (officielle) de l’Art se voit peu à peu démystifier. Le phénomène s’inscrit dans un contexte plus large de dissolution de la posture idéalisante de la culture dominante, sapée par les cultures qui tendaient jusque-là à se tenir sous son emprise sans oser la recréer à partir de leurs propres expériences, dont les politiques de cognition sont spécifiques et singulières en texture comme en densité. Le « charme », qui naguère les tenait captives et entravait leur travail d’élaboration, a cessé d’agir, ce qui permet d’imprimer d’autres destins à la modernité.

C’est tout un monde, instauré par cet axe, qui entre en délitement : la texture de son territoire se transmue souterrainement, sa cartographie se modifie, ses frontières se dilatent. Un processus s’amorce, réactivant des cultures jusque-là étouffées et introduisant de nouvelles sensibilités pour construire le présent. Plusieurs types de forces s’affrontent et s’actualisent dans une grande pluralité de mondes : des fondamentalismes, érigeant la fiction d’une identité originaire sur laquelle ils se replient (déniant du même coup l’expérience de l’altérité multiple et variée que le processus de globalisation révèle et intensifie), à toutes sortes d’inventions du présent issues de diverses expériences culturelles, intervenant dans la constitution de la société globalisée et des tensions qui l’accompagnent.

C’est donc dans ce contexte précis que surgit l’archivomanie, qui se traduit par une guerre de forces autour de la définition de la géopolitique de l’art, elle-même enjeu partiel d’une guerre plus vaste portant sur la définition des cartographies culturelles de la société globalisée. Parmi les pratiques artistiques des années soixante/soixante-dix visées par cette fureur de l’archivage, hors de l’axe européen et nord-américain, sont particulièrement convoitées celles réalisées en Amérique latine, dans des États dont certains, comme le Brésil, étaient alors des dictatures. En dépit de colorations propres à chaque pays, un dénominateur y demeure commun: on ajoute le politique aux dimensions du territoire institutionnel de l’art, dont le pouvoir de détermination des œuvres est en voie de problématisation.

Soulignons que le caractère politique de ces pratiques ne renvoie pas nécessairement à une forme de militantisme, transmetteur de contenus idéologiques. Cet art militant une des tendances parmi d’autres de l’époque, n’est pas ce qu’il nous intéresse de penser ici. C’est pourtant la clé privilégiée, concernant l’interprétation de cet ensemble hétéroclite de pratiques du continent, par l’Histoire hégémonique de l’Art et qui a hélas prévalu. Dès le milieu des années soixante-dix, celle-ci les a qualifiées d’« art conceptuel », « politique » ou « idéologique ». Une interprétation établie sur la foi de textes et d’expositions devenus emblématiques au sein du mainstream dessinant les contours de ce territoire. Les effets de cette méprise ne sont nullement inoffensifs. Voyons-en les raisons.

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