Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Quand la politique est immanente à la poétique

Ce qui, dans ce contexte, a poussé les artistes à agréger intrinsèquement le politique à leurs recherches poétiques, tient à la réverbération, particulièrement rude, sur leur propre corps, des régimes autoritaires alors au pouvoir : en s’en prenant à leur poïen, ceux-ci les ont conduits à vivre l’autoritarisme dans la chair même de leur activité créatrice. La tyrannie se manifeste plus crûment par la censure, mais elle a aussi des retombées imperceptibles, tout aussi puissantes et bien plus subtiles et néfastes : elles inhibent dans son élan le processus créatif, avant même que ce qui cherche à s’actualiser ait commencé à prendre corps. Cet effet résulte du traumatisme inexorable des expériences de la terreur et de l’humiliation, inhérentes à ces régimes, capables d’étouffer le désir dans l’œuf, de l’émousser, de broyer la puissance de la pensée qu’il convoque et déclenche, en vidant de consistance la subjectivité.

Ce genre d’expérience s’inscrit dans la mémoire immatérielle du corps : la mémoire physique et affective des sensations, distincte (quoique indissociable) de la mémoire de la perception des formes et des faits, avec leur lot de représentations, les récits qui les entrelacent, avec comme personnage la figure de la victime. Débusquer le désir pour lui restituer sa puissance est une tâche aussi subtile et complexe que le processus qui a conduit à son refoulement et son corollaire, la figure de la victime. L’opération peut prendre une trentaine d’années, voire plus, et n’aboutir qu’à la deuxième ou troisième génération.

On ne peut manquer de reconnaître la puissance politique inhérente à la pratique artistique devant ce genre d’expérience. Il va de soi que les situations d’oppression, qu’elles soient l’effet de régimes totalitaires ou qu’elles proviennent de relations de domination et d’exploitation, ne sont pas les seules capables de mobiliser et de révéler la force politique de l’art. Ne serait-ce que parce que l’oppression émanant d’un certain système de pouvoir ne manifeste cette force que si nous nous révélons vulnérables au malaise de la disparité entre, d’une part, la cartographie perceptible en œuvre et, de l’autre, l’imperceptible affect vital qui lui correspond. C’est ce malaise qui suscite le besoin de créer, ce qui vaut pour tout type d’expérience où la vie se trouve asphyxiée. Et c’est là, précisément, que réside la singularité de la dimension politique immanente à l’art : faire affleurer ce malaise, et avec lui la disparité qui en est la source, au cœur même de sa poétique. Cette capacité fait de l’art un puissant réacteur qui, en se propageant, peut interférer dans la formule chimique de la situation présente et en dissoudre les éléments toxiques.

Voilà ce qui caractérise les propositions artistiques les plus critiques de l’Amérique latine des dictatures. Incarnée dans l’œuvre, l’insistance de la force de création devant l’expérience diffuse et omniprésente de l’oppression s’y est faite sensible, en un milieu où la brutalité du terrorisme d’État tendait à provoquer une réaction défensive d’aveuglement et de surdité volontaires, par souci de survie. Il reste que de telles pratiques sont d’un ordre tout à fait différent des interventions artistiques concomitantes, dont le caractère pédagogique et/ou doctrinaire visait à conscientiser et transmettre de l’idéologique (à l’image des actuelles actions artistiques à but socio-éducatif d’« inclusion »). Encore faut-il préciser en quoi se distingue le rapport art/politique dans ces deux types de pratique artistique.

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