Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Les interventions artistiques affirmant le pouvoir politique qui leur est immanent se réalisent selon la façon dont les forces du présent habitent le corps de l’artiste et convoquent sa puissance d’invention. La rigueur formelle de l’œuvre, sur le plan de sa performativité, est alors plus essentielle et plus subtile que jamais, car elle est indissociable de sa rigueur en tant qu’actualisation des sensations mettant en tension et obligeant à penser. Plus son langage sera précis et ajusté à ces sensations, plus sa qualité intensive sera vigoureuse, son pouvoir d’interférence effective s’en voyant accru là où elle se présente – tel un virus qui tend à contaminer son environnement et à réanimer l’exercice de la pensée où elle trouve un terrain propice. Ainsi sont activées de nouvelles formes de perception, et plus encore d’invention et d’expression, capables d’induire de nouvelles politiques de subjectivité et de rapport au monde. Autrement dit, ce type d’intervention artistique participe à la formation de nouveaux diagrammes de l’inconscient dans le champ social. Ces diagrammes tendent à reconfigurer la cartographie du présent à contre-courant des forces stimulant ses configurations perverses, qui tendent, elles, à mutiler la vie en s’en prenant à son pouvoir de différenciation.

En somme, le caractère politique de ce genre de pratique tient à ce qu’il peut susciter chez ceux qu’il touche. Nous ne parlons pas ici de la conscience des tensions (sa face extensive, représentationnelle, macropolitique), mais de l’expérience dans le corps lui-même de cet état de choses (sa face intensive, inconsciente, micropolitique). Si la première est sans effet sur l’alanguissement du désir, la seconde, au contraire, peut peser dans le processus de subjectivation, au point exact où le désir tend à se voir enchaîné et à s’émousser.

On y gagne une focalisation plus précise, qui se voile en revanche quand on réduit à nouveau tout ce qui relève de la vie sociale à sa dimension macropolitique. Dans ce cas, les artistes tendent à se transformer en graphistes et/ou publicitaires de l’activisme, et leurs œuvres s’exposent à n’être très vite que de simples pamphlets dont la réception ne mobilise que le ressentiment et l’espoir de rédemption, ces affects tristes propres à la figure de la victime. Ainsi derrière le voile tissant désir romantique et émotion religieuse, l’expérience s’opacifie, ses tensions deviennent inaccessibles. Ce type de choix a, il est vrai, défini certaines pratiques artistiques des années soixante/soixante-dix en Amérique du Sud, et s’applique encore aujourd’hui, un peu partout, à quelques pratiques contemporaines. Mais ce sont elles, et elles seules, qui mériteraient d’être effectivement qualifiées de « politiques » et/ou « idéologiques ». On ne peut nullement les confondre avec les actions artistiques que nous privilégions ici, pour lesquelles, nous l’avons dit, le politique est une expérience intégrée à la poétique et touche potentiellement, non la conscience, mais le savoir du corps dans sa condition de vivant.

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