Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

C’est en cela que se fourvoie malheureusement l’Histoire de l’Art : elle étend le qualificatif de « politique » et/ou d’« idéologique » à l’ensemble des actions artistiques réalisées en Amérique latine dans les années soixante/soixante-dix, et passe ainsi loin de l’essence singulière des actions que nous envisageons ici, car avec elles s’amorçait un mouvement surmontant l’impossibilité d’articuler le poétique et le politique, une césure que reconduisent la non relation entre micro- et macropolitique et le conflit insurmontable entre les figures classiques de l’artiste et du militant. Cette ébauche d’articulation, on la trouvait certes déjà chez les avant-gardes artistiques du début du XXe siècle, avant qu’elle ne se diffuse durant toute la première moitié du siècle et ne se développe dans l’après-guerre ; mais elle n’éclot véritablement en un vaste mouvement que dans les années soixante/soixante-dix, dans le domaine des arts, et plus largement en matière de politique de l’existence, alors en pleine mutation.

Le refoulé colonial

Pour affiner cette radiographie, il faut rappeler que l’articulation entre le poétique et le politique ne commence pas avec les avant-gardes historiques. Elle leur est en réalité bien antérieure. Cette articulation constitue même, disons-le, l’un des aspects fondamentaux de la politique de cognition qui, de diverses manières, caractérisait les cultures dominées par la modernité fondée en Europe occidentale – un régime culturel on le sait inséparable de ses corollaires en matière économique, le régime capitaliste, et dans le champ du désir, le régime de la subjectivité bourgeoise. Rappelons encore que cette modalité culturelle ne s’est imposée au monde comme paradigme universel que par la colonisation, qui ne s’en est pas prise qu’aux trois autres continents (l’Amérique, l’Afrique et l’Asie), puisqu’elle a aussi étouffé diverses cultures du continent européen. Parmi elles, les cultures méditerranéennes, notamment, nous concernent directement ; et, plus spécifiquement encore, la culture judéo-arabe qui prédominait dans la péninsule ibérique avant les navigations intercontinentales dont procéde la colonisation. C’est alors que la population baignant dans cette culture a subi la violence de l’Inquisition, poussant une part significative de ses membres à chercher refuge dans le Nouveau Monde qui s’installait en Amérique du Sud. De récentes études historiques estiment qu’ils ont représenté 80 % des Portugais partis coloniser le Brésil. Cette violence s’est perpétrée trois siècles durant, tandis que l’Afrique subissait la violence de l’esclavage, et les cultures autochtones la violence de leur extermination. Ce triple traumatisme imprègne les soubassements de plusieurs pays latino-américains, dont assurément le Brésil. Mais la chose ne s’arrête pas là. Un même niveau de violence se reproduit, sous d’autres formes, au cours de l’histoire de ces régions, à commencer par les préjugés de race et de classe, encore aujourd’hui solidement enracinés. Ces préjugés provoquent la pire des humiliations, dont découle un des traumatismes les plus graves et les plus difficiles à surmonter. En contrepartie, l’articulation entre le poétique et le politique, inscrite là encore dans la mémoire des corps, peut se voir activée dans des situations collectives favorisant la neutralisation des effets pathologiques de ces traumatismes, en matière de conduite de l’existence.

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