Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Ce n’est donc pas avec les régimes totalitaires du XXe siècle que la relation immanente entre poétique et politique commence à se voir refoulée, mais avec l’instauration même de la modernité occidentale. D’un point de vue micropolitique, j’ose affirmer que non seulement ce refoulement occupe un rôle central dans la fondation de la culture moderne et de son entreprise coloniale, mais aussi qu’il en a certainement été le dispositif le plus efficace. C’est pourquoi je propose, pour en souligner les implications historiques, la notion de « refoulement colonial ».

Ce refoulement a pour cible l’exercice intensif du sensible, la tension de sa paradoxale discordance avec le travail de la perception et, plus encore, le maintien de cette tension comme source de production de la pensée, incarnée en actions visant à réinventer la réalité. En dernière analyse, ce refoulement a donc pour objet le corps et la possibilité de l’habiter, ainsi que sa fonction centrale dans l’écoute du présent pour orienter la production cognitive. Activer le refoulé de la fondation coloniale de la modernité, en ses différentes réactualisations, constitue par conséquent une dimension essentielle de toute action poético-politique, sans quoi nulle variation n’est envisageable concernant le mode de production de subjectivité et de cognition qui nous fonde comme colonies de l’Europe occidentale, la condition dont nous souhaitons justement nous écarter.

Ce refoulement a mis en jeu divers procédés au fil de l’histoire. Mais restons-en aux expériences les plus récentes, celles qui nous intéressent ici. Dans les régimes totalitaires, nous l’avons vu, l’exercice de la pensée est concrètement entravé, et finit par s’inhiber sous le coup de l’humiliation. Dans le capitalisme financier, en revanche, l’opération de refoulement est plus sophistiquée. Il ne s’agit plus d’empêcher l’exercice de la pensée et encore moins de vouloir l’inhiber. Au contraire, il s’agit de l’encourager, voire de le célébrer, mais pour qu’il serve le régime en se voyant destitué de ses propriétés critiques. On le sait, bien des penseurs contemporains y voient la principale source d’énergie du capitalisme contemporain, qu’ils qualifient du coup de « culturel », de « cognitif » ou d’« informationnel », une idée devenue monnaie courante.

C’est que le néolibéralisme mobilise la fragilité provoquée par la dite tension, il s’inscrit en elle avec pour gage l’apaisement immédiat en une sorte de paradis terrestre. Le désir de se confronter à la tension et d’affirmer la puissance de pensée qu’il mobilise est canalisé au profit de la production des marchandises et de leur consommation. Du côté de la production, un tel désir est canalisé par la création d’objets pour le marché, auxquels s’associent des images de modes d’existence de type « prêt-à-porter », inlassablement proposés par les médias et la publicité. Du côté du public, un tel désir est canalisé par une quête effrénée d’images avec lesquelles s’identifier et par une compulsion de consommation des produits qu’elles promeuvent, recherchés dans l’espoir illusoire d’une reconnaissance et/ou de se reconnaître soi-même dans l’une des mises en scène à l’ordre du jour. L’objectif est de se délivrer comme par magie de l’angoissante sensation qu’un certain mode de vie s’est vidé de sens, évidemment confondu avec celui de la vie même. Le coût de cette politique du désir n’est ni plus ni moins que la perte de notre boussole primordiale, dont dépend notre aptitude à traquer les blocages de la pulsation vitale dans la cartographie du sens en cours et, mus par l’intolérable, à inventer les voies de production de nouveaux sens. Comme le dit Caetano Veloso, dans une de ses chansons : « Ça ne vous coûte rien, juste la vie » (Não lhe custe nada, só lhe custa a vida).

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