Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Le retour du refoulé dans l’irrépressible volonté d’archiver

Cependant le développement des technologies de la communication propices au processus de globalisation, et l’océan des mondes qui apparaissent et disparaissent sans cesse à une vitesse étourdissante, n’ont pas pour seul destin l’instrumentalisation de nos forces subjectives. À rebours, leur effet est aussi d’empêcher qu’un répertoire, quel qu’il soit, ne conserve un pouvoir stable et, moins encore, absolu. Dès lors, depuis quelques dizaines d’années, comme nous l’avons vu, le pouvoir de séduction de la modernité européenne, dans sa version maintenant néolibérale, a commencé à fléchir. Nous ne sommes plus dans une phase d’identification acritique et de demande de reconnaissance (c’est-à-dire d’amour), pas plus que d’opposition amère ou de ressentiment. Le mouvement actuel consiste en des déplacements subtils, qui nous écartent de plus en plus du lieu d’humiliation pour activer la relation intensive au monde qui se trouve refoulée en nos corps. Cette activation n’implique nullement de revenir à une prétendue essence perdue qui se serait trouvée dans les formes d’existence antérieures au XVe siècle, ou de renouer avec celles qu’ont inventées les avant-gardes du début du XXe siècle, voire avec ce qu’ont produit par capillarité les années soixante/soixante-dix. Ce qui importe ici, c’est l’éthique de relation au monde qui les régissait, afin de l’actualiser pour réinventer le présent.

C’est précisément dans ce contexte que se fait jour une insatiable volonté d’inventorier les pratiques artistiques réalisées en Amérique du Sud, dans les années soixante/soixante-dix. Une véritable fureur, qui se répand comme une épidémie. Jusque-là, l’expérience de la fusion des forces poétiques et politiques, vécue par ces pratiques, était restée encapsulée dans la mémoire de nos corps, recouverte du manteau de l’oubli ; nous ne parvenions à l’atteindre que dans l’extériorité des formes où elle s’épanouissait, de façon d’ailleurs toujours lacunaire. Sa puissance disruptive – et ce qu’elle a libéré et pourrait continuer de libérer sur son passage – s’est trouvée ensevelie, nous l’avons vu, sous le poids du traumatisme qu’ont provoqué les gouvernements militaires ; puis a suivi sa réanimation perverse par le capitalisme cognitif qui les a remplacés.

La méprise toxique de l’Histoire (officielle) de l’Art

Or c’est cet aspect crucial de la production artistique des années soixante/soixante-dix en Amérique latine qui semble avoir échappé à l’Histoire de l’Art. En supposant que nous lui conservions l’étiquette de « conceptualisme », nous ne pouvons accepter les adjectifs « idéologique » ou « politique » pour caractériser la singularité que cette production a en l’occurrence introduite en élargissant ses contours et en les modifiant. Car si nous trouvons dans ces propositions un germe d’intégration entre le politique et le poétique, vécu et actualisé sous forme d’actions artistiques autant que dans le mode d’existence qui leur fournit origine et conditions de possibilité, il s’agit néanmoins d’un germe qui était encore fragile et impossible à nommer. L’appeler « idéologique » ou « politique » a donc été une façon de dénier l’étrangeté que cette expérience radicalement nouvelle a imprimée à notre subjectivité. La stratégie est simple : si ce dont on fait l’expérience n’est pas identifiable au domaine de l’art, alors, pour se protéger de ce bruit inconfortable, on le rabat sur le domaine du politique et rien ne bouge. Le fossé séparant micro- et macropolitique reste intact ; leur réarticulation embryonnaire s’interrompt, en faisant avorter ce qui pourrait en advenir. On ne peut nier la gravité de l’opération dans la mesure où cette mise en étrangeté constitue une expérience cruciale, signe qu’elle est des forces du monde résonnant en notre corps, ouvrant en nous par là même un espace d’altérité qui nous pousse à créer et déclenche de nouveaux devenirs. L’ignorer, c’est paralyser la vie pensante qui impulse l’action artistique et son interférence potentielle sur le présent.

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