Périphéries

Archivomanie

par Suely Rolnik  Du même auteur

Dans cette situation, il est urgent d’activer cette articulation et la puissance d’affirmation de la vie qui en dépend. C’est la condition pour la délivrer de son exténuation défensive, de manière à en assurer la perpétuation en fonction de l’expérience sensible du présent. Telle est la politique de désir qui, de diverses manières, impulse une série d’initiatives engendrées par la fureur de l’inventaire ayant emporté le territoire de l’art.

Cette même situation inspire aussi, toutefois, une politique de désir diamétralement opposée : initiatives que le système global de l’art intègre aussitôt qu’elles réapparaissent, pour les convertir en fétiches et, de la sorte, congeler les germes d’avenir dont elles sont porteuses. Si le mouvement de pensée critique, qui a vu le jour dans les années soixante/soixante-dix en Amérique latine, a été brutalement interrompu par les gouvernements militaires, ce processus est à nouveau suspendu dès lors que sa mémoire commence à se voir réactiver. La différence est que le marché de l’art opère avec glamour et séduction, aux antipodes des procédés grossiers et explicitement répressifs des dictatures contre la production artistique.

Les archives de ces pratiques deviennent, dans ce contexte, des sortes de prises de guerre que se disputent les grands musées et les collectionneurs d’Europe occidentale et des États-Unis, avant même que ce qui avait été étouffé au sein de ces propositions artistiques n’ait eu le temps de reprendre souffle. L’opération apparaît comme un dispositif efficace du capitalisme cognitif, un nouveau chapitre d’une histoire qui s’avère moins post-coloniale que nous le souhaiterions…

Les inventaires qui voudraient activer de telles poétiques devraient être conçus pour renouer avec le trachant de leur pouvoir critique, afin d’affronter les questions du présent et de densifier les forces de création qui s’y affirment.

Nous pourrions rêver que cette volonté irréfrénée d’archivage qui nous agite en ce moment puisse contribuer à désobstruer l’accès indispensable à ces germes d’avenir enfouis. Leur activation participe au combat contre les effets du vaccin néolibéral qui neutralise le virus de l’art, afin de le rendre à ses desseins. Mais ne soyons pas naïfs : rien n’assure que le virus critique dont ces germes sont porteurs se transforme un jour en épidémie planétaire. Ce que peut l’art, c’est répandre dans l’air le virus poétique. Et c’est déjà beaucoup dans le combat sans fin contre tous les types de forces dont découlent les formes de la réalité, implacablement instables et provisoires.


Plan de l’article

  • Le charme est rompu
  • Quand la politique est immanente à la poétique
  • Le refoulé colonial
  • Le retour du refoulé dans l’irrépressible volonté d’archiver
  • La méprise toxique de l’Histoire (officielle) de l’Art

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8