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Qu’est-ce qui parle à travers nous ?

par Peter Pál Pelbart  Du même auteur

À la suite des quatre années de bagne passées en Sibérie, Dostoïevski est envoyé comme soldat dans un petit bourg perdu dans le désert de sable en Sibérie. Or, il se lie d’amitié avec le procureur du lieu, à qui il raconte ses projets littéraires et avec qui il a des séances de lecture et d’étude. Abonné aux journaux allemands, le procureur commande, entre autres, un livre de Hegel qu’ils liront ensemble – sauf qu’on en ignore le titre. Supposons qu’ils se soient penchés sur les Leçons sur la philosophie de l’histoire. Ils y auraient trouvée une remarque dédaigneuse sur le manque d’intérêt de la Sibérie pour l’Histoire[1]. Voici comment le philosophe hongrois László Földenyi décrit ce moment hypothétique : « Nous pouvons imaginer la stupéfaction de Dostoïevski quand il lut ces lignes à la lueur de sa chandelle de suif. Et aussi son désespoir de constater qu’on n’accordait pas la moindre signification à ses souffrances dans la lointaine Europe, pour les idées de laquelle il avait été condamné à mort avant d’être gracié et exilé […] On imagine aisément que c’est au moment où il apprit qu’il était tombé hors de l’histoire, pour laquelle il avait accepté toutes les avanies, qu’est née en lui la conviction selon laquelle la vie possède des dimensions qui ne se réduisent pas à l’histoire ». D’où le titre de son petit essai : Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes[2].

Nous ne nous étonnons plus des prétendues universalités qui jettent hors de l’Histoire tout ce qui leur paraît si étranger ou insignifiant – les grands philosophes ne sont pas exempts de grandes aberrations, c’est le moins qu’on puisse dire. En revanche, il ne nous a pas manqué, au long du dernier siècle, de philosophies pour déjouer de telles totalisations – des pensées obsédées par la figure du vaincu, de l’acéphale, du déraciné, du déraisonné, du nomade, du sauvage, de l’être de lisière, voire de l’homo sacer. Évidemment, il ne s’agissait pas de proposer une contre-histoire, ni de revendiquer une philosophie des exclus, pleurnicheuse ou épique, mais de problématiser ces gestes de partage que l’Occident a si aveuglement dissimulés, en protection des valeurs, des jugements, des modes de vie dont il a su nier ou fonder la contingence. C’est toute une perspective, comme dirait Nietzsche, qui, devenue hégémonique, s’ignore en tant que perspective, pour se présenter neutre, objective, désintéressée, et qui n’en demeure pas moins humaine, trop humaine, eurocentrique, trop eurocentrique, anthropocentrique, trop anthropocentrique, moderne, trop moderne.

Or, dans son perspectivisme forcené, Nietzsche a mené très loin l’expérimentation de points de vue en tant que méthode, en se déplaçant à travers l’histoire et ses personnages, la géographie et le royaume animal, les divinités mythiques et les types ancestraux. Une figure qui a été laissée dans l’ombre par certains commentateurs est revenue récemment : les tchandalas[3]. Il s’agit des exclus de toute caste en Inde, chassés des villes vers les forêts, vivant comme des parias, les plus méprisés par les brahmanes. Or, pour Nietzsche, c’étaient des immoralistes, des artistes, des excentriques, des jongleurs, des juifs, ceux qui, à l’inverse du monde institué, pourraient être considérés comme les vrais « souverains ». L’homme souverain est le dépossédé, le sans-pouvoir, celui qui perçoit les signes des mutations, le jeu changeant des évaluations et des transformations. La philosophie elle même conçue comme un exode, une sortie de l’esclavage, une fuite vers le désert – pensée nomade. Mais aussi pensée tropicale. Sur l’auteur de Par-delà le bien et mal, Deleuze écrit : Les lieux de la pensée sont les zones tropicales, hantées par l’homme tropical. Non pas les zones tempérées, ni l’homme moral, méthodique ou modéré[4]. »

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