Parole

Temporalité abstraite

par Natalia Smolianskaïa  Du même auteur

      Anne-Sarah Le Meur  Du même auteur

Anne-Sarah Le Meur crée un espace interactif avec des nombres. L’image numérique, paradoxalement inspirée par la peinture abstraite, entre en jeu avec le spectateur. Captant son regard, elle l’incite à contempler l’image. Dans sa recherche « Outre-Ronde », panorama de 360 degrés, l’artiste explore l’action de ce regard ainsi que la résistance de l’image à être vue ou maîtrisée. L’interaction entre le spectateur et la forme qui apparaît sur l’écran cylindrique (disposé autour de sa tête) se présente en tant qu’apparition et disparition de l’image, selon les mouvements du spectateur ou de son regard. Le dispositif d’interactivité est construit de telle façon que le moindre mouvement de la part de celui qui voit provoquera un changement de ce qui est vu.

Cette expérience est aussi celle d’une vision sur les bords, d’une vision de biais. L’artiste s’intéresse à l’attention prêtée par le spectateur au bord de son champ visuel, ce qui se trouve aux marges de ce champ.

Le temps mis par le spectateur pour approcher l’image correspond au changement d’aspect de celle-ci, au temps de sa transformation, un changement qui s’opère selon certaines régularités. Tout d’abord, l’image surgit sur les côtés du champ visuel. Ensuite, si le spectateur se tourne pour capter l’image face à face, et surtout s’il se déplace très vite, l’image disparaît. Si en revanche il se déplace vers elle par des petits changements de position, l’image aussi se déplacera vers lui.

Natalia Smolianskaïa : Votre projet « Outre-Ronde » est constitué par l’espace interactif entre l’image numérique et le spectateur. Vous y travaillez avec différents « langages de l’art », des langages créés lors des transformations de l’image numérique et d’autres langages, dus aux entrelacements des effets de ces transformations avec des mouvements du spectateur. En s’inspirant de Nelson Goodman, plutôt que de parler de « langages de l’art » affectés à la perception, il s’agirait d’analyser l’implémentation de l’image numérique, autrement dit son activation. On se demande alors : comment l’image numérique nous transmet-elle ses significations ? Comment ces significations peuvent-elles être distinguées et appréhendées ? Comme l’écrit Goodman, « la publication, l’exposition, la production devant un public sont des moyens d’implémentation – et c’est ainsi que les arts entrent dans la culture. La réalisation consiste à produire une œuvre, l’implémentation consiste à la faire fonctionner[1]. » En réalité, vous voulez surtout regarder quelqu’un qui est en interaction avec l’image en mouvement. Et donc, vous créez une œuvre ouverte, un work in process.

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