Parole

Temporalité abstraite

par Natalia Smolianskaïa  Du même auteur

      Anne-Sarah Le Meur  Du même auteur

Anne-Sarah Le Meur : L’interaction, pour être riche d’expérience, et telle que j’ai tenté de la programmer, c’est-à-dire, assez ouverte et variant selon le type de comportement du spectateur, doit vraiment être développée par l’artiste regardant d’autres que soi intervenir et jouer avec l’image. Je ne suis pas « suffisante » pour tester les possibilités d’interaction ou de rencontre. Je suis moi-même, d’une certaine façon, prisonnière de ce que je crois avoir programmé, ou de ce dont je me souviens avoir programmé, ou même de ma propre façon de bouger. J’en ai fait l’expérience dès la première exposition, j’ai constaté que j’étais « insuffisante » (nécessaire et insuffisante !), car d’autres que moi enclenchaient des « relations » que, moi-même, je n’arrivais plus à provoquer. Cela a été très fort, très stimulant, mais aussi très troublant et assez difficile à accepter comme remise en question.

C’est pourquoi je pense qu’un des éléments importants qui m’a donné envie de commencer le projet, c’est que dans les œuvres interactives que je pouvais voir ou expérimenter, l’image était très passive. En fait, l’image était asservie au spectateur-acteur – ou encore, pour reprendre un des différents termes pour le dénommer, était asservie à l’« interacteur ». Or, pour moi, dans l’expérience artistique, quand on regarde une œuvre d’art, si je résume ce qui se passe : ni l’image, ni l’artiste lui-même, ni le spectateur ne peuvent être asservis. Je voulais réaliser une œuvre interactive où l’image n’aurait pas l’air asservie ou assujettie. L’image met du temps à se révéler, si le spectateur fait l’effort de la regarder.

N. Smolianskaïa : On pourrait penser que l’image « capte » le regard du spectateur et celui-ci devrait alors agir en fonction d’une « attente » : les modes de significations de l’image changent, d’une certaine façon, selon ces attentes, et inversement l’image numérique produit des effets inattendus. C’est très intéressant, parce que justement ce n’est pas une interaction directe où l’image et le spectateur bougent simultanément. Mais il y a des pauses, des mouvements et des décalages. Justement, il se peut que ce soit ces décalages-là qui vont créer l’œuvre.

A.-S. Le Meur : Je trouvais que le pouvoir des technologies et des machines ne devait pas faire oublier la force de l’art, dans le sens où les œuvres ont des choses à nous dire. Il faut donc qu’elles résistent, d’une façon ou d’une autre. Les situations d’interaction où l’image mime ou imite le mouvement du spectateur ne m’intéressent pas, en fait. Je ne me place pas dans le miroir du spectateur, même si d’une certaine façon le thème du miroir est très complexe et qu’on ne puisse le réduire à l’identité de mouvement entre le spectateur et l’image.

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