Parole

Temporalité abstraite

par Natalia Smolianskaïa  Du même auteur

      Anne-Sarah Le Meur  Du même auteur

A.-S. Le Meur : D’une part, j’ai envie que l’œuvre vive toute seule, sans moi. Il faut donc encore rendre le capteur le plus autonome possible, qu’on n’ait plus besoin de changer les piles. J’ai aussi envie d’arrêter d’améliorer la partie visuelle. Je pourrais rentrer dans la programmation pour qu’il y ait d’autres choses qui arrivent au bout d’une demi-heure d’interaction, mais je pense qu’après, on pourrait travailler toute sa vie sur une telle « œuvre-fleuve », une partie s’appelle « Œil-océan », mais c’est aussi un fleuve. Bon, il faut aussi savoir s’arrêter. Bien sûr il y a des choses que je peux affiner en regardant les gens interagir, et après coup, quand je réfléchis, quand je me remémore ce que j’ai pu voir des interactions, j’ai toujours envie de modifier un peu le code.

Dans « Outre-Ronde », il me semble que j’essaie de réunir deux façons d’activer le regard : d’abord activer le regard dans une œuvre interactive, lorsqu’on bouge et que l’image bouge, et puis activer le regard face à une image, quand on arrive à la phase « finale » d’interaction, la phase pour laquelle j’ai réalisé les différentes étapes, en progression, la phase dite contemplative, où c’est par des micro-mouvements, presque en ne bougeant plus le corps, qu’on va modifier les couleurs – ou les perdre, ce qui arrive parfois quand on bouge trop – même dans la phase contemplative. Activer le regard presque dans l’immobilité et du spectateur et de l’image, puisque l’image peut devenir quasiment immobile aussi. Plus le spectateur est immobile, plus on peut imaginer qu’il est engagé de fait dans son regard. Pour moi, il y a cet engagement du spectateur dans son regard. Si je reprends tes propos à partir de Goodman, je dirai que le spectateur active l’œuvre, littéralement, par son comportement, et l’active psychiquement lorsqu’il la regarde fixement, une fois qu’il lui fait face. Mais d’une certaine façon, il s’active surtout lui-même, il doit moduler son propre comportement, agir sur soi-même pour mieux percevoir ou interagir, et ce faisant il en prend conscience.

Mais peut-être est-ce aussi la même chose en face d’une peinture. Lorsqu’on a une expérience esthétique forte, normalement on change de regard, on prend conscience de ce changement, on apprend à voir avec la peinture (et avec son auteur).


Notes

(1) N. Goodman, L’Art en théorie et en action, tr. par J.-P. Cometti et R. Pouivet, Éditions de l’Éclat, coll. « tiré à part », 1996, p.54.
(2) Atelier « Qualités de mouvement et visualisations de modèles physiques », Ircam-Centre Pompidou et LIMSI-CNRS, Paris, 2012.

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