Parole

Poursuivre le dialogue des lieux

par Fabien Eboussi Boulaga  Du même auteur

      Nadia Yala Kisukidi  Du même auteur

 

Nadia Yala Kisukidi : J’aimerais partir de votre livre de 1981, Christianisme sans fétiches, Révélation et domination. Autour de ce texte, vous avez eu des positionnements théologiques, philosophiques, politiques, qui vous ont amené à rompre avec la mission, avec un certain christianisme missionnaire en Afrique. Pourriez-vous revenir sur ces positionnements ? Quelles étaient leurs lignes de force ? En quoi ces positionnements donnaient-ils corps à ce « désir d’attester une humanité contestée ou en danger […] qui exclut la violence et l’arbitraire » en Afrique, et pouvant, à ce titre, « bouleverser » les champs de la pratique et du savoir[1], pour reprendre les premiers mots de La crise du Muntu ?

Fabien Eboussi Boulaga : Je vous dirai, d’abord et très simplement, que s’il y a eu débat, c’est avant tout avec moi-même, pour clarifier des idées, des positions, des phénomènes comme la religion, l’État, dans lesquels nous étions impliqués en vertu de la colonisation, de la mission.

Nous sommes de cette période où les Africains, ayant été engagés dans des institutions, dans une histoire dont ils n’avaient pas l’initiative, dont ils étaient des métèques ou des clandestins, s’interrogent sur le sens à donner à cela qui est là et qui est advenu. Peut-être pas afin de le détruire ou de le dénier, mais de lui donner un sens, d’en faire quelque chose de sensé, de l’inscrire dans la trajectoire de leur propre recherche de sens. Certes, ce mot est un peu galvaudé : il faudrait plutôt dire « dans la trajectoire de la prise en main de leur propre destin ». Voilà un peu le contexte général.

Il s’agissait donc moins de polémiques contre ceci ou contre cela, que d’engager une discussion sur tout ce qui justifiait ou non notre état de gens qui reçoivent sans pouvoir disposer de ce qu’ils reçoivent. Ces questionnements ont traversé mes réflexions d’hier et d’aujourd’hui. Ils reviennent à cette question : que faire de ce qu’on a fait de nous, ou de ce qu’ont fait de nous les entreprises des autres, nos interactions entre nous et avec d’autres ? Que faire des altérations intentionnelles ou non voulues, qui sont de façon équivalente une transformation de notre système de relations internes et externes ? Comment faire quelque chose avec ce qui paraît d’une évidence apodictique comme l’État ? Quel sens crédible, pour soi-même, donner au christianisme dans lequel on se trouve ? Comment en parler sans être un simple écho sonore comme peut l’être un subalterne, un « dépendant », sans conforter son statut d’assujetti et le discours dominant ou celui des dominants ? Les lignes de force d’un tel positionnement s’organisent autour d’un travail sur soi, d’une exigence de véracité, d’effectivité sociale selon les contraintes d’une rationalité topologique ou de position qui implique la réciprocité des perspectives, et les dialogues de lieux – en ce que chacun est « partie totale » du monde (terre) ou de l’univers sensé.

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