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Chapitres à écrire : Jacques Derrida et la méditation sceptique

par Hent de Vries  Du même auteur

Elena Modorati, La mia casa è diafana, ma non di vetro, détail, photo Massimo Grossi

On l’a souvent constaté – quoique, à ma connaissance, sans jamais le développer comme il le faudrait -, l’ensemble du projet philosophique de Jacques Derrida, d’abord annoncé dans les premières études sur Edmund Husserl, offre une analogie surprenante avec ce qu’écrit Theodor W. Adorno lorsqu’il commence à s’engager dans la phénoménologie, non pas tant dans sa thèse et le projet d’habilitation qu’il a abandonné (qui abordent la phénoménologie dans des termes largement dérivatifs et se placent sous l’égide de son superviseur, désormais en grande part oublié, Hans Cornelius, ainsi que de Sigmund Freud) que dans Le Problème de l’idéalisme et, plus encore, dans Zur Metakritik der Erkenntnistheorie[1]. Comme Martin Jay et Sabine Wilke l’ont souligné chacun de leur côté, ce qui est frappant dans ces écrits, comme dans l’introduction de Derrida à L’Origine de la géométrie et dans La Voix et le phénomène, c’est l’intérêt pour le problème du langage indexical et la présence à soi – ou, de façon plus générale, pour toute présomption d’une présence – qui sous-tend l’interprétation que propose Husserl du donné et de la conscience. Ainsi qu’il l’a formulé dans une lettre à Max Horkheimer, Adorno s’est lui aussi fixé la tâche d’extraire de la philosophie dans ce qu’elle a de plus (logiquement) abstrait l’étincelle même de l’historiquement concret (« aus Philosophie gerade dort, wo sie sich am abstraktesten gibt, den Funken der historischen Konkretion zu schlagen »). En aurions-nous le temps et la place, nous pourrions démontrer que l’historiquement concret, tel que l’entend ici Adorno, renvoie à l’ordinaire et au quotidien (dans le sens que donnent notamment Ludwig Wittgenstein, J. L. Austin et Stanley Cavell à ces termes) tout comme, de fait, il en aborde la trace apparemment plus aléatoire et singulière (selon l’interprétation qu’Emmanuel Levinas et Jacques Derrida font tous deux de cette notion, là encore, extrêmement paradoxale).

Il existe cependant une façon beaucoup plus directe d’engager Derrida dans une conversation virtuelle avec Adorno, par le biais et en écho, comme je voudrais le proposer ici, à la vision wittgensteinienne, austinienne et cavellienne du langage, de la connaissance et de la reconnaissance. Je ne pense pas tant aux rares références elliptiques que Derrida fait lui-même à Adorno ici et là : dans Kant, le Juif, l’Allemand, où il discute le Was ist Deutsch ? d’Adorno, ni même dans ces pertinentes analyses auxquelles il se livre dans L’animal que donc je suis, où il interroge le concept d’animalité, adopté par la Dialektik der Aufklärung et le Beethoven d’Adorno. Je voudrais plutôt me concentrer brièvement sur Fichus, le discours de Francfort qu’a prononcé Derrida lorsqu’il a accepté le prix Adorno en septembre 2001. Cette conférence se conclut sur une liste contenant au moins sept sujets de chapitres qui seraient à écrire sur les parallèles et les différences entre leurs projets respectifs.

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