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Ouvrir « l’Association pour la déconstruction »

par Yuji Nishiyama  Du même auteur

La plupart du temps, les groupes académiques prennent le nom propre d’un penseur ou d’un écrivain, comme l’« Association Descartes » ou l’« Institut Marcel Proust ». Ou, encore, leur dénomination les rattache à une pensée, comme l’« Association de l’existentialisme ». Or quel impact cela produit-il de nommer une association qui portera le nom même de « déconstruction », concept proposé et élaboré par Jacques Derrida ?

C’est en 2013, à Tokyo, que l’« Association pour la déconstruction » a été fondée par cinq initiateurs : Satoshi Ukai, Kazuisa Fujimoto, Yusuke Miyazaki, Daisuke Kamei et moi-même. L’association a pour but de permettre de discuter librement de la pensée de déconstruction chez Derrida et chez d’autres penseurs. Son but : organiser des séminaires, créer un site sur la déconstruction, construire une base de données d’ouvrages et d’articles sur le concept, faire progresser la collaboration entre chercheurs japonais et étrangers. Seul le secrétariat correspondra à un poste fixe.

Les principaux ouvrages de Derrida ont été successivement traduits au Japon après sa mort : Marges, La Dissémination, La Carte postale, Spectres de Marx et Voyous. À présent que l’on accède plus facilement aux textes de Derrida en japonais, il est donc nécessaire de créer des lieux visant à susciter des discussions sur la déconstruction à l’intérieur comme à l’extérieur du champ académique : les jeunes chercheurs ont en effet besoin d’un lieu permettant une collaboration entre les différentes générations.

Quant au nom à donner à cette association, nous avions envisagé celui d’« Association Jacques Derrida ». Certes, c’est bien Jacques Derrida qui a proposé la pensée de la déconstruction, mais le concept et la méthode n’en sont pas sa propriété exclusive. Et, si l’on tient compte de l’expansion qui a été celle du concept de déconstruction dans la deuxième moitié du XXe siècle, ce n’est pas forcément une bonne idée que de créer, autour du nom propre, une véritable chapelle derridienne. La déconstruction consiste en effet toujours à ouvrir notre pensée à un événement qui outrepasse les disciplines ou les langues établies. Sa théorie et sa pratique se sont en effet disséminées au-delà des frontières. L’enjeu de notre association consistera donc à développer des échanges variés afin de réfléchir sur un mode critique à l’historicité de la déconstruction et à ses multiples héritages, développant ainsi un mouvement pluriel qui ne se limitera pas aux disciplines académiques.

Derrida a utilisé le terme de « déconstruction» à partir de sa propre traduction des mots heideggeriens « Destruktion » ou « Abbau ». Heidegger a proposé « Destruktion », non pas comme une négation du passé, mais comme une visée positive afin d’accéder à la question de l’Être dissimulé et oublié dans la métaphysique traditionnelle occidentale. En héritant de la stratégie heideggerienne, Derrida a remis en question la structure et le système logocentrique dont se soutient la métaphysique de la présence. La deconstruction a ainsi mis en question la hiérarchie ontologique basée sur l’autorité de l’Être (le geste normatif en est la définition essentielle : « X est … »), dans le but de rompre avec la pensée heideggerienne.

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